« Hutu »-« Tutsi » : l’histoire manipulée
vendredi 9 avril 2004
Les études sur l’histoire du génocide rwandais ont mis en évidence le rôle idéologique joué par des intellectuels radicaux dans la préparation du génocide [1]. Entre leurs mains, l’histoire rwandaise, falsifiée ou caricaturée, fut un très puissant ressort pour attiser les antagonismes ethniques et imposer une lecture du passé accréditant la thèse d’une minorité - les Tutsis - tentant de dominer la majorité authentiquement rwandaise, les Hutus.
Cette « histoire manipulée » fait du peuple hutu le véritable peuple rwandais, identifiable par ses traits négroïdes -teint foncé, lèvres épaisses, nez épaté-, au contraire de l’ethnie minoritaire tutsi, un peuple étranger, originaire d’Éthiopie, reconnaissable à sa grande taille et à ses traits plus fins.
Selon l’historien Gérad Prunier, spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs, « il s’agit de deux groupes, probablement d’origines ethniques différentes si l’on remonte au XIIIème ou au XIVème siècle mais depuis longtemps biologiquement partiellement mélangés et culturellement homogenéisés ». Les deux groupes partagent d’ ailleurs une même langue, le Kinyarwanda. Les termes « Tutsi » et « Hutu » auraient en fait à l’origine été utilisés pour décrire le statut social d’un individu, le premier terme désignant une personne possédant de nombreuses têtes de bétail et le second identifiant une personne soumise à l’autorité d’un plus puissant. Par extension, les deux termes ont permis de distinguer l’élite de la majorité des gens ordinaires.
Si l’identification des pasteurs tutsis comme détenteurs du pouvoir et des cultivateurs hutus comme sujets était déjà fixée à l’arrivée des Européens à la fin du XIX siècle, il est manifeste que les colonisateurs successifs, l’Allemagne et la Belgique, ont joué un rôle crucial dans l’imposition de ce différencialisme. Conformément aux théories en vogue dans l’Europe du début du XX siècle, les colonisateurs ont appliqué la notion de race aux catégories sociales Tutsi et Hutu.
Considérant les Tutsis, sur base d’ indices anthropométriques, comme plus proches des Européens, le colonisateur belge s’est reposé sur cette « minorité supérieure » pour administrer le territoire rwandais, lui réservant l’exclusivité des postes à responsabilité. À partir des années 1930, les Belges procèdent à des recensements. Les Rwandais sont invités à déclarer le groupe auquel ils appartiennent. Les statistiques donnent les chiffres suivants : 85 pour cent de Hutus, 14 pour cent de Tutsis et 1 pour cent de Twas [2] Ce « fichage ethnique » allait « couler dans le béton » la partition de la société en trois catégories, avec les conséquences que l’on connaît sur le cours de l’histoire du minuscule pays africain.
Pour en savoir plus :
Jean-Pierre Chrétien, L’Afrique des grands lacs - Deux Mille Ans d’histoire, Aubier-Historique 2000, 412 pages
Gérard Prunier, The Rwanda Crisis, History of a Genocide, New York : Columbia University Press, 1995
Notes
[1] Le rôle joué par l’historien Ferdinand Nahimana, aujourd’hui détenu à Arusha, est souvent épinglé
[2] Troisième groupe de population du Rwanda, composé principalement de Pygmées, ayant toujours occupé le plus bas niveau de l’échelle sociale rwandaise.
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