La « Cyberéthique » des entreprises
vendredi 19 mars 2004, par Brian May
Le Sida et l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) en Chine ont mis en avant la force et les dangers, pour les autorités chinoises, d’Internet. Alors que les autorités gardaient encore un silence total sur ces affaires, des sites chinois ou étrangers publiaient des chiffres et des études sur ces deux maladies.
Finalement, devant l’ampleur du désastre, la Chine a dû se résigner à laisser filtrer l’information à l’extérieur de ses frontières. Accusés par les autorités d’avoir diffusé sur Internet ou par SMS des « rumeurs » ou des « fausses informations » en lien avec le SRAS, plus d’une centaine d’internautes ont été arrêtés en mai 2003, et certains d’entre eux condamnés à de lourdes peines.
Une spirale d’arrestations
Tous les secteurs de la population sont visés par ces arrestations en lien avec Internet et ces condamnations à des peines de prison : étudiants, opposants politiques, adeptes du mouvement Fa Lun Gong, ouvriers, écrivains, avocats, enseignants, fonctionnaires, anciens policiers, ingénieurs et hommes et femmes d’affaires. À l’image de la Toile et de son fonctionnement, les arrestations se font en chaîne. La condamnation à 5 ans de prison de Huang Qi, cité comme la première personne ayant été arrêtée en Chine pour avoir diffusé sur Internet des articles sur les droits humains et des sujets politiques, a soulevé un mouvement de solidarité chez les cybernautes qui se sont exprimés via des pétitions et des articles sur le web. Plusieurs d’entre eux, ont été arrêtés et condamnés pour avoir soutenu cet ingénieur informaticien de Sichuan. Parmi eux, Liu Di, une étudiante en pyschologie à l’université de Beijing, est restée en détention secrète pendant 4 mois, et a dû attendre un an avant d’ être libérée. On l’accusait de mettre en danger la sécurité nationale pour avoir écrit des messages dans un forum de discussion demandant la libération de Huang Qi. Durant sa détention, une autre pétition en ligne demandant sa libération immédiate et signée par près de 3000 internautes a abouti à l’arrestation de quatre autres personnes.
Microsoft and co : développeurs de technologies de censure
La Chine s’est ouverte à l’Internet et l’a exploité commercialement dès 1995. Promesse de développement économique et social, l’État n’a pas lésiné sur les moyens pour développer le réseau des réseaux : en 2002, certains sondages estimaient à plus de 50 millions le nombre d’internautes en Chine, ce qui mettait le pays en deuxième position derrière les États-Unis [2]. La société canadienne Nortel Network envisage d’investir 200 millions de dollars de 2003 à 2006.
Les premiers temps d’Internet ont été marqués par l’émergence de débats en ligne ouverts et animés mais, très vite, les autorités chinoises sont intervenues devant ce qui leur apparaissait, à juste titre, comme une force nouvelle capable de remettre en cause le régime. Ainsi, 30 000 agents des organes chargés de la sûreté de l’État seraient actuellement affectés à la surveillance des sites web, des chatrooms et du courrier électronique privé.
Techniquement, la Chine bloque l’accès à des sites nationaux d’information ou hébergés à l’étranger (500 000 sites seraient interdits), met en place des systèmes de filtrages basés sur des mots clés (« droits humains », « Taiwan », « Tibet », etc.) et ferme des cybercafés. Officiellement pour des raisons d’hygiène et de sécurité, près de 2 400 cybercafés ont été fermés en juin 2000. Tous les cybercafés doivent introduire une demande d’immatriculation auprès de différentes autorités et s’équiper de logiciels de filtrage.
Dans son dernier rapport, Amnesty pointe donc du doigt plusieurs entreprises telles que Cisco Systems, Microsoft, Nortel Networks Websense et Sun Microsystems, qui auraient fourni les technologies permettant aux autorités de censurer et de contrôler l’utilisation d’Internet en Chine. Face à ces accusations, Microsoft a répondu, via le journal britannique « The Observer » : « Notre mission est de fournir aux gens partout dans le monde la meilleure technologie disponible. Mais comment cette technologie est utilisée tant par l’individu que par les états ne nous regarde pas. ». Mark Allison, un des chercheurs d’Amnesty qui a écrit le rapport, a répondu que cette déclaration était en violation flagrante d’un nouveau code édicté par les Nations unies visant les multinationales et les enjoignant de faire en sorte que les services et produits qu’elles fournissent ne soient pas utilisés pour porter atteinte aux droits humains [3].
Finalement, il faudrait que pour la vente de services et matériels technologiques à des pays étrangers, il existe les mêmes garanties exigées auprès des pays exportateurs d’armes. Une sorte de contrôle des technologies, comme il y a un contrôle des armes. Mais ces garanties sont loin d’être un réflexe pour les entreprises de télécommunications qui ne voient, la plupart du temps, que le potentiel financier de pays comme la Chine.
Notes
[1] Consultable sur http://web.amnesty.org/library/eng-...
[2] Selon une étude de Nielson/NetRatings (Service privé américain d’évaluation des connexions à Internet)
[3] U.N.Doc. E/CN.4/Sub.2/2003/12/Rev.2 (2003)
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