Tuées ou défigurées, pour un soupçon
vendredi 19 mars 2004, par Sylvie Dewambrechies
Le crime d’honneur est considéré comme une « forme de vengeance reconnue légalement ou socialement, exercée à l’encontre d’une femme accusée d’avoir souillé l’honneur familial, généralement par une conduite sexuelle jugée inconvenante » [1]. Cette coutume, qui trouve son origine dans des traditions patriarcales datant de bien avant l’Islam, est encore appliquée de nos jours. Au Moyen-Orient, l’idée que l’honneur d’une famille dépend de la virginité d’une jeune fille ou de la fidélité d’une femme mariée est profondément ancrée dans les mentalités. Cela n’a rien à voir avec la religion puisque la pratique du crime d’honneur se retrouve également chez les chrétiens vivant dans cette partie du monde. Alors que le Coran interdit de tuer de façon arbitraire et exige le témoignage de quatre personnes pour prouver la réalité d’un adultère, une jeune fille ou une femme pourra être assassinée sur simple soupçon. « Aucune preuve n’est requise », fait observer la fondatrice de « Surgir », une organisation qui lutte contre les violences traditionnelles à l’égard des femmes [2]. « Tout peut partir d’une calomnie, d’une jupe jugée trop courte, d’une volonté de vengeance… ».
Mécanique impitoyable
Une impitoyable mécanique se met alors en place. Pour les proches de la femme stigmatisée par la rumeur, il est difficile de résister à la contrainte sociale. Peu importe la réalité des faits : les hommes de sa famille voient leur honneur mis en cause et l’on attend d’eux qu’ils lavent dans le sang la faute de la soi-disant coupable. « Les gens du village sont d’accord avec la loi des hommes. Si on ne tue pas une fille qui a déshonoré sa famille, les gens du village rejettent cette famille, plus personne ne veut lui parler, ou faire du commerce avec elle, la famille doit partir ! Alors… », décrit Jacqueline, condamnée à mort par ses propres parents pour s’être laissée séduire par un homme qui lui promettait le mariage. Brûlée vive par son beau-frère, qui avait été chargé de « s’occuper d’elle », elle a survécu par miracle et raconte son histoire dans un livre-témoignage bouleversant [3]. « Le crime d’honneur n’est pas commis sous le coup de la colère, il s’agit d’une décision familiale », souligne la fondatrice de « Surgir », qui a recensé 1 400 actes de ce type perpétrés l’an dernier au Pakistan. Selon elle, la meilleure manière de combattre ce phénomène à la fois culturel et social est de faire évoluer les mentalités. En partenariat avec des associations locales, « Surgir » organise dès lors des sessions de sensibilisation destinées à des publics mixtes (hommes et femmes), ainsi qu’à des groupes de filles et de femmes. À ce travail de longue haleine s’ajoutent des actions de lobbying en direction des gouvernements des pays concernés, « pour que les crimes d’honneur soient mieux punis ». En effet, leurs auteurs bénéficient souvent d’une certaine indulgence. Et même si des sanctions sont prévues par la loi, celles-ci demeurent clémentes (par exemple, de six mois à deux ans de prison en Jordanie).
En Asie aussi
Les femmes soupçonnées de « mauvaise conduite » risquent également de faire l’objet de terribles représailles dans certains pays d’Asie. Au Cambodge, on a ainsi dénombré, en trois ans, 43 attaques à l’acide à l’égard d’épouses soi-disant infidèles, qui ont été défigurées par leur mari ou un membre de leur famille [4]. Cette pratique se retrouve notamment au Bangladesh où, d’après la fondation « Acid Survivors » [5], 775 personnes en ont été victimes entre 1999 et 2001. Les motifs les plus fréquents sont le refus d’avances sexuelles ou le rejet d’une demande en mariage. « Des attaques à l’acide sont aussi perpétrées contre des enfants ou des femmes plus âgées, à la suite d’une dispute familiale ou dans un but de revanche », souligne cette organisation. En mars 2002, le gouvernement du Bangladesh a certes renforcé son arsenal législatif contre les attaques à l’acide (tribunal spécial pour juger les auteurs de tels faits, meilleur contrôle de la vente de ce produit). Mais comme le font remarquer une avocate et une militante féministe de ce pays au journal Libération [6], les mentalités sont encore très marquées par la domination masculine, et la notion que toute forme d’opposition féminine mérite une sanction. L’idée qu’une personne défigurée à l’acide a, d’une certaine manière, mérité son sort, reste dès lors bien ancrée au Bangladesh, comme dans de nombreux autres pays au monde où la femme reste considérée comme un « sous-être humain ».
Notes
[1] « Atlas des femmes dans le monde », Joni Seager, Editons Autrement, 2003.
[3] Souad, « Brûlée vive », Oh ! Editions, 2003.
[6] « Femmes vitriolées sans espoir de justice au Bangladesh », in Libération, septembre 2002.
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