La Violence Sexuelle comme Arme de Guerre dans les Conflits en République démocratique du Congo
mercredi 12 novembre 2003, par Françoise Guillitte
Il y a une vraie folie avec toute cette violence. C’est une vraie guerre dans la guerre, une autre forme d’attaque contre le peuple congolais.
La violence sexuelle a été utilisée comme une arme de guerre par la plupart des forces impliquées dans ce conflit. Des combattants du RCD, des soldats rwandais ainsi que des combattants des forces qui leur sont opposées, les Mayi-Mayi, les groupes armés de Hutu rwandais et les rebelles burundais des FDD et du FNL, ont, de façon fréquente et parfois systématique, violé des femmes et des filles.
Des soldats et des combattants ont violé et abusé de femmes et de filles dans le but de gagner le contrôle sur les civils et le territoire qu’ils occupaient et ensuite, pour conserver ce contrôle. Ils ont attaqué des femmes et des filles parce qu’elles représentaient leur communauté, visant par les blessures et l’humiliation à terroriser les femmes en particulier. Une jeune fille de seize ans, qui a été violée, nous a dit : « On ne peut pas protéger les filles contre ces choses. Je sais qu’ils ne m’ont pas visée - n’importe quelle femme aurait subi la même chose - mais c’est inacceptable. »
Poussées par une extrême pauvreté, les femmes qui fournissaient les ressources pour maintenir leur famille en vie ont continué à se rendre aux champs afin de cultiver, dans les forêts pour y faire du charbon ou au marché pour y vendre leurs produits même si de telles activités les exposaient à la violence sexuelle. Les soldats et les combattants se sont attaqués à ces femmes et à ces filles ainsi qu’à d’autres qui avaient fui les combats pour vivre dans des structures temporaires et fragiles, dans la forêt.
Dans de nombreux cas, des combattants ont enlevé des femmes et des filles et les ont conduites dans leurs bases, en forêt, les forçant à fournir des services sexuels et un travail domestique, parfois sur des périodes de plus d’un an.
Témoignages recueillis par Amnesty International
Nataliaa 16 ans. Elle est du Sud-Kivu et a été recrutée par le RDC-Goma quand elle avait 12 ans : « Je vivais au village avec ma mère, mes frères et mes sœurs. Un jour, notre village a été attaqué par les Mayi-Mayi. Les soldats Mai-Mai ont pris tout ce que nous possédions. Quelques jours plus tard, notre village a, de nouveau, été attaqué mais cette fois-ci par le RDC-Goma qui nous a accusées de collaborer avec les Mayi-Mayi et de leurs donner de la nourriture. J’ai assisté aux meurtres de plusieurs de mes proches par les soldats. Ils ont violé ma mère et mes deux sœurs. Je me suis câchée mais j’ai vu comment ils ont violé ma mère et mes sœurs. J’avais peur et j’ai pensé que si je rejoignais les rangs de l’armée, je serais alors protégée. Je voulais me défendre. Une fois dans l’armée, on m’a appris à porter et à me servir d’un fusil. Je montais la garde la nuit et le jour. C’étais horrible parce que je n’avais que 12 ans et que j’étais régulièrement frappée et violée pendant la nuit par les autres soldats. Un jour, le commandant a voulu que je devienne sa femme. Alors j’ai essayé de m’échapper. Ils m’ont rattrapée, m’ont fouettée et m’ont violée chaque nuit pendant plusieurs jours. À 14 ans à peine, j’ai eu un bébé. Je ne sais même pas qui est son père. Je me suis de nouveau enfuie et cette fois-ci j’ai réussi à m’échapper. Mais aujourd’hui, je ne sais pas où aller et j’ai peur de rentrer à la maison, parce que j’étais une soldate. »
Emilie, recrutée de force à 11 ans par l’ADFL, a décrit ce qui lui est arrivé quand elle a dit « non » à son commandant. « Certains commandants avaient un sens moral mais il y en avait d’autres qui voulaient seulement coucher avec n’importe qui. Ou vous acceptiez ou vous refusiez avec les conséquences que cela entraînait. Les commandants avaient pour la plupart une concubine et cela créait également des problèmes avec les autres femmes. Si vous refusiez, vous vous moquiez de son autorité, vous le défiez et alors il va vous causer des ennuis. Je me suis souvent fait fouettée sur le dos pour avoir dit « non » à mon commandant. C’est lui-même qui m’avait fait fouetté. »
Julie, 14 ans, a été envoyée à Mushaki en 2002 pour y suivre un entraînement : « Je me suis retrouvée avec 5 autres filles, qui y sont toujours. Elles n’ont été démobilisées car elles servent de « femmes » aux soldats. La nuit, les soldats les violaient. Parfois, elles étaient violées par plusieurs soldats dans une même nuit. »
Cependant, soldats et autres combattants commettent des crimes de violence sexuelle pratiquement en toute impunité et ni la police, ni les autorités judiciaires ne donnent sérieusement suite aux cas de viols.
Peu de femmes ont porté plainte contre leurs violeurs, craignant entre autres l’isolement social qui accompagne le fait de se présenter ouvertement comme victime d’un viol.
La peur d’être mise à l’écart a aussi empêcher certaines victimes de chercher une aide médicale. Avec l’augmentation du nombre des viols, de nombreuses femmes se sont trouvé exposées non seulement au syndrome d’immunodéficience acquise (SIDA) mais également à d’autres maladies sexuellement transmissible.
De nombreuses femmes et filles ne récupèreront jamais des effets physiques, psychologiques et sociaux de ces attaques et certaines en mourront.
Marie , (témoignage recueilli par MSF, extrait du livre « Silence on meurt » pp 236) Violée par les Mayi-Mayi juste après voir accouché, entièrement déchirée, sans soins pendant des mois, a perdu toute estime d’elle-même (Sud-Kivu).
« C’était une semaine après que j’eus mis au monde mon premier enfant. Je voulais rejoindre ma famille pour faire les rituels de purification traditionnels après l’accouchement. Sur la route, mon enfant dans les bras, j’ai croisé les Mayi-Mayi qui m’ont demandé où j’allais. Ils m’ont dit : « Tu sors de ton village pour espionner ! Les femmes sont les premières espionnes de cette guerre ». Puis ils ont pris mon enfant et m’ont dit : « Tu vas le manger ». Ils m’ont attachée. Six hommes m’ont violée. Les plaies de la maternité ne s’étaient pas encore refermées. Avec le viol, ma chair s’est déchirée, je suis ouverte des deux côtés - jusqu’à aujourd’hui, je ne contrôle ni l’urine ni les excréments. Mon enfant est mort peu après. Je suis restée un an et demi dans la forêt, jusqu’en février 2001, lorsque les soldats du RCD sont arrivés… …Lorsque je suis arrivée à Shabunda, on m’a d’abord envoyée au centre nutritionnel pour me faire reprendre des forces. Je suis ensuite allée au centre de santé, on m’a donné des comprimés, mais cela n’a pas eu d’effet ; je dois être transférée avec l’avion de MSF à l’hôpital de Bukavu pour que l’on m’opère, mais je ne sais pas encore quand est-ce que cela sera possible. .. …Je n’ai plus d’enthousiasme, plus d’estime de moi-même à cause mon impuissance à maîtriser mes excréments. Je ne sais pas où est mon mari, je ne l’ai pas revu depuis ce qui m’est arrivé, mais même si je le retrouvais, à quoi est-ce que cela servirait ? »
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