Le communisme est-il soluble dans le rire (1)
jeudi 3 avril 2003, par Cécile Rolin
L’humour n’est affaire ni de pionniers audacieux, ni de révolutionnaires au poing levé, ni de va-t-en-guerre, fleur au fusil. Ces gens-là ont trop à faire pour perdre leur temps à se raconter des blagues. Ils croient fermement à l’avenir radieux qu’ils sont en train de bâtir sur les ruines du vieux monde. Les peuples jeunes ont parfois de l’esprit, souvent du lyrisme mais rarement de l’humour. L’humour, le vrai, celui qui fait rire aux larmes et qui est un des déguisements de la colère, naît et se déploie au fur et à mesure que l’espoir s’estompe et que le peuple découvre l’envers d’un décor dont la peinture s’écaille, en même temps que les petits côtés des héros de la cause, élevés au rang de surhommes [1].

- Caricature de Andrzej Krauze (Pologne) intitulée « Regardons la vérité en face ». Tirée de « l’Alternative, pour les droits et les libertés démocratiques en Europe de l’Est » N°15, mars-avril 1982.
Or les Russes, sous le régime soviétique, ont connu les deux, la langue de bois des promesses d’un régime qui cachait ses faillites sous le discours, et le culte de la personnalité porté à un point rarement dépassé. Le fossé qui séparait la vérité de la propagande ne pouvait être comblé que par le rire, un rire qui était souvent, comme le disait Chris Marker, le cinéaste, « la politesse du désespoir ». Il n’était pas de voyageur revenant d’URSS ou plus tard d’une démocratie populaire qui ne ramène sa moisson de blagues corrosives. Et pourtant, sous le stalinisme, colporter une blague pouvait coûter 8 ans de camp pour « propagande antisoviétique » ou, si on se contentait de les écouter pour « avoir souri de manière antisoviétique ». Une autre réponse du régime à la prolifération d’histoires drôles fut de tenter de récupérer le rire. Celui-ci était décrété sain s’il allait dans une direction « constructive et prolétarienne ». Cet humour officiel s’en prenait aux popes, aux koulaks et aux pays capitalistes. Un journal satirique, le « Krokodil », toujours au service du parti, en fut l’instrument. Mais ce fut peine perdue, les blagues qu’on racontait étaient bien plus drôles. Comment circulaient-elles ? Par les radios, mais des radios sans micros, ni longueurs d’onde, uniquement portées par le bouche-à-oreille. La plus célèbre fut Radio-Erevan [2] qui atteignait 240 millions de personnes.
De quoi parlaient ces histoires ?
Des nouveaux sigles : URSS (CCCP) se traduisit d’abord par Sovietskaya Seliodka stoït Rouble : Le hareng soviétique coûte un rouble, avant de devenir Smert Stalina Spassiot Rossiu : La mort de Staline sauvera la Russie.

- Caricature de Sergueï Tiounine (Russie) sur les nouveaux medias parue dans Kommersant (Moscou). Tiré de « Un nouveau monde ? D’un siècle à l’autre, 330 dessins de la presse étrangère ».
Des mensonges de la propagande : Il y avait 2 quotidiens en URSS la Pravda (La Vérité) et les Izvestia (Les Nouvelles). On disait « Hélas il n’y a pas de Vérité dans les Izvestia et pas de Nouvelles dans la Pravda ».
Des pères fondateurs du communisme : Marx revient sur terre et va à Moscou. Il demande à parler à la radio. Les dirigeants, gênés, acceptent. Il prend le micro et dit « Prolétaires de tous les pays, pardonnez-moi ». Et aussi le célèbre « Qu’est-ce que le capitalisme ? - C’est l’exploitation de l’homme par l’homme. - Et le communisme ? - C’est le contraire »
De la pénurie et des fausses statistiques : De quelle nationalité étaient Adam et Ève ? -Soviétique - Et pourquoi ? - Parce qu’ils vivaient nus, qu’ils se croyaient au paradis et n’avaient qu’une pomme pour deux à se partager.
Des dirigeants : Sur Khrouchtchev, célèbre pour ses échecs agricoles : « Aucun agronome ne vient à la cheville de Krouchtchev. Il sème du maïs dans le Kazakhstan et récolte du blé au Canada ». Sur Brejnev, particulièrement haï : « Tu connais cette histoire sur la maladie de Brejnev ? - Non - Moi non plus, mais avoue que ça commence bien » ; ou encore sur un Kossyguine tout à fait sans relief : « Une auto vide arrive au Kremlin. Kossyguine en descend »
Des élections : « Hier soir, annonce la radio, un cambriolage a été commis au Ministère de l’Intérieur. Une bande d’infâmes réactionnaires a dérobé les résultats des élections. En raison de ce sabotage, les élections ne pourront avoir lieu samedi prochain comme prévu. »
Des pays capitalistes : - Question : Peut-on édifier le communisme en Suisse ? Réponse : Oui mais ce serait dommage.
Des peurs ancestrales (Brejnev avait deux phobies : les Juifs et les Chinois) : « Brejnev a fait un cauchemar cette nuit : il mangeait casher avec des baguettes »
De la corruption : Le texte suivant n’est pas une blague, c’est le très authentique toast porté au premier responsable du Parti pour la Géorgie, par un membre de la Direction politique et qui traduit bien le cynisme d’une partie de la classe politique sous Brejnev. « Je lève mon verre à Aftandil Bouvadzé, non parce qu’il a quatre datchas car, grâce à Dieu, personne ne nous oblige à dormir sans un toit au-dessus de nos têtes ; non parce qu’il possède cinq Volgas, il est heureux qu’il n’ait point à déambuler à pied dans les rues ; non parce qu’il a mis de côté 10.000 roubles à sa banque, grâce à Dieu, personne ne se voit obligé de vivre de son salaire [3]. Non, je désire porter un toast à Aftandi Bouavadzé, parce qu’il est un véritable communiste ».
Des « opérations » dans les « pays frères » : « Dans un bar à l’Ouest, un Américain, un Anglais et un Russe discutent voitures. L’Américain et l’Anglais vantent les leurs. Le Russe dit « Moi je n’en ai pas et je n’en ai pas besoin. Quand j’ai trop bu, le car de police me ramène, quand j’ai vraiment trop bu, c’est l’ambulance, et si je fais une petite bêtise, c’est le KGB. -Oui mais pour aller en vacances, à l’étranger ? - Oh alors j’ai les tanks »
Ceci nous amène à parler des pays ou des partis satellites de l’URSS. Bien sûr des blagues y circulaient aussi, souvent les mêmes, sur le communisme ou les chefs d’État, mais il y avait aussi le lot de celles qui concernaient les rapports avec le « Grand frère »
« Après plusieurs années de blocus, Fidel Castro vient en voyage officiel en URSS. Krouchtchev le reçoit en tête à tête. Fidel enlève sa perruque et sa fausse barbe et dit dans un russe impeccable « Je suis crevé ! C’est un boulot impossible ! Je renonce. Donne-moi autre chose à faire ». Alors Krouchtchev lui tape amicalement sur l’épaule et lui dit doucement « Allons, tu sais qu’il n’y a que toi qui peux le faire Fiodor. Courage »

- Dessin de V.Syssoïev (Russie) tiré de « l’Alternative, pour les droits et les libertés démocratiques en Europe de l’Est » N°20 Janvier-Février 1983.
Le parti communiste français organise une tombola. Premier prix : Une semaine en URSS, Deuxième prix : Deux semaines en URSS etc. (La même plaisanterie a circulé en Allemagne de l’Ouest concernant l’Allemagne de l’Est)
Pourquoi les Russes sont-ils venus en Tchécoslovaquie ? Ils sont venus parce qu’on les a appelés. Et jusque quand vont-ils rester ? Jusqu’à ce qu’on ait trouvé ceux qui les ont appelés.
Terminons par celle-ci, si caractéristique de l’humour tchèque « Brejnev, Nixon et Dubcek sont morts et se retrouvent au ciel. Saint Pierre leur dit qu’ils ont droit à un vœu. Ah moi, dit Nixon, je voudrais qu’il pleuve sans s’arrêter et que l’eau monte tant qu’elle recouvre l’Union Soviétique tout entière. Moi, dit Brejnev, je veux aussi qu’il pleuve et qu’il pleuve, et qu’il pleuve tant et tant que l’eau recouvre les États-Unis et que tous les Américains meurent noyés ». Dubcek se tait « Et vous ? » demande Saint Pierre ». « Oh moi, dit-il, s’il reste un peu d’eau, je prendrais bien une petite tasse de thé ».

- Pinochet par Rius. Tiré de « Rius, Los Dictaduros, El Militarismo en América Latina » Éd. Promexa. 1982
P.-S.
Notes
[1] De Gaulle n’y échappa pas. On prétendait qu’il ne pouvait demander l’heure à Michel Debré sans que celui-ci lui réponde « Mon général, il est l’heure que vous voudrez ».
[2] Erevan est la capitale de l’Arménie, connue pour son humour très spécial. Les Arméniens sont un peu les Marseillais de l’Union Soviétique. Les histoires de Radio Erevan étaient présentées sous forme de questions naïves.
[3] Une formule de malédiction courante était « Qu’il vive de son salaire »
Efficace et rapide, les actions par sms vous donnent la possibilité de signer nos pétitions avec votre gsm
S'il vous est possible d'agir au coup par coup via la publication de l'action sms sur Isavelives.be, le service constitue avant tout un réseau de participants mobilisables chaque semaine.
Pour rejoindre le réseau, envoyer simplement le message "AU" au numéro "3313". Vous serez automatiquement abonné et recevrez tous les mercredis à 14h00 une action pétition par sms. Il vous suffit alors d'envoyer votre nom, prénom et vos coordonnées en réponse au numéro "3313" pour signer la pétition.
Coût :
Activation et abonnement : gratuit
Le message que nous vous envoyons : gratuit
La message que vous nous répondez : 2,00 €
Ce coût permet de financer le service et de soutenir Amnesty pour l'ensemble de ses activités. Vous pouvez nous envoyer autant de réponses que vous le souhaitez. Une réponse avec vos coordonnées sera reprise pour la pétition, les autres seront considérées comme don. Vous avez la possibilité de vous désabonner facilement et à tout moment. Envoyer simplement le message "STOP" au numéro "3313". Votre désabonnement sera effectif sans délai. L'ensemble des signatures récoltées sont imprimées et envoyées vers les autorités.
NOS LISTES D'ACTIONS PAR EMAIL.
Informez-vous et agissez depuis chez vous en vous abonnant à nos listes d'actions et d'informations.Cliquez ici
En vous inscrivant à une ou à toutes nos lettres d'informations et d'actions, vous serez en permanence informé(e) sur nos actions et leurs résultats. Nous nous engageons à respecter les lois en vigueur en mati re de respect de la vie privée. Vous pourrez à tout moment vous désabonner d'une lettre d'information en suivant le lien prévu à cet effet dans la lettre.
Pour vous abonner à nos lettres d'informations et d'actions, complétez le formulaire ci-dessous (les champs marqués d'une * sont requis), choisissez ensuite les listes répondant à vos attentes.



Suivez-nous sur Twitter
Publier une rubrique, les dernières nouvelles, les dernières actions,...
Version imprimable
envoyer par mail
