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Les caricaturistes algériens sur la corde raide

mercredi 2 avril 2003, par Sylvie Dewambrechies

Depuis 1992, l’Algérie est déchirée par des violences commises à la fois par les groupes armés islamistes et par les forces de sécurité. Dans ce pays au destin tragique, la population prise entre deux feux, n’a pas pour autant perdu le sens de l’humour. En témoigne le succès des caricaturistes algériens qui, dans la presse privée, osent dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Leur liberté de ton n’a toutefois pas plu au pouvoir qui, en 2001, a durci la législation.

On en parle un peu moins que dans les années ’90, à l’époque où des Occidentaux vivant en Algérie étaient victimes d’assassinats commis, on le présume, par des groupes islamistes armés. Pourtant, la violence sévit encore dans ce pays, où l’état d’urgence décrété le 9 février 1992 dure maintenant depuis plus de 10 ans. Le bilan d’une décennie de conflit armé est lourd : « 100 000 Algériens ont été tués, des milliers ont été torturés et des milliers d’autres ont « disparu » après avoir été arrêtés par les forces de sécurité », dénombrait Amnesty International en février 2002 [1]. Avant d’ajouter : « Dans la grande majorité des cas, la vérité n’a pas été établie sur les graves atteintes aux droits humains commises en Algérie, qu’elles aient été perpétrées par les forces de sécurité, des milices armées par l’État ou des groupes armés ».

Au cours de la seule année 2001, « plus de 80 civils ont été tués illégalement par les forces de sécurité » [2]. En outre, « quelque 200 personnes meurent encore chaque mois en raison de la poursuite du conflit armé » [3].

Phénomène de société

Dans ce contexte, les caricatures publiées chaque jour dans la presse privée (Liberté, Le Matin, Le Soir d’Algérie…) font office de poil à gratter pour le pouvoir… et d’exutoire pour la population. Le dessinateur algérien le plus connu de ce côté-ci de la Méditerranée s’appelle Dilem. Âgé d’une trentaine d’années, il publie ses caricatures dans le quotidien Liberté, tiré à 150 000 exemplaires. Féroce, il n’hésite pas à brocarder le président Abdelaziz Bouteflika, qu’il affuble souvent d’oreilles d’âne. Toutefois, aucun des acteurs du champ politique algérien n’échappe à son trait ravageur : les généraux de l’armée, considérés comme les véritables détenteurs du pouvoir, apparaissent entourés de mouches peu appétissantes et les islamistes sont accompagnés de sinistres chauves-souris. L’Algérie est, quant à elle, représentée par une femme voilée, mais à la langue bien pendue.

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Illustration du caricaturiste algérien Dilem parue dans le quotidien « Liberté-Algérie », 29 novembre 2001.

Véritable phénomène de société, Dilem a également fait paraître, en août 2000, un album de dessins intitulé ’Boutef président’, qui a été réédité plusieurs fois, tant son succès était grand. « En 1988, il y a eu des manifestations à Alger », rappelle le caricaturiste. Ces émeutes ont conduit à une ouverture du régime et à l’instauration d’une certaine démocratisation en Algérie. » « J’y ai participé », reprend Dilem, « et dans mon esprit, je continue aujourd’hui à faire la même chose avec mes dessins. Je n’ai pas la prétention de vouloir changer les mœurs de mon pays, mais j’espère contribuer à une prise de conscience par rapport au drame algérien ». Cela dit, il préfèrerait, et de loin, pouvoir simplement jouer le rôle d’un « amuseur public ».

« Outrances et insanités »

Après une décennie 90 durant laquelle journalistes et caricaturistes ont représenté une des cibles des groupes islamistes armés, il serait cependant faux de croire que la liberté d’expression règne désormais en maître en Algérie. En fait, depuis le vote d’un amendement du Code pénal, surnommé « amendement Dilem », il s’agit de plus en plus d’une liberté… surveillée.

Déjà, en janvier 2001, le président algérien Abdelaziz Bouteflika avait mis en garde les professionnels des médias, en soulignant qu’« il ne faut pas confondre la liberté d’opinion (…) et l’invective » [4]. Un mois plus tard, Mohamed Lamari, le chef d’état-major des armées, se montrait plus précis : « Vous avez vu (…) à travers des écrits éhontés, des caricatures et autres, des outrances et des insanités à l’égard de votre armée ». Il déclarait de plus « regretter l’usage méprisable qui est fait des libertés chèrement acquises par notre peuple » [5].


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Dessin de Massoud Tabatabaei (Iran). Normalement, dessiner un mollah en Iran est très risqué mais ici, le dessinateur contourne le danger en représentant un religieux ayant les apparences d’un taliban afghan.

Enfin, le 16 mai 2001, le Parlement algérien adoptait le fameux « amendement Dilem » qui prévoit des peines de deux à douze mois de prison, ainsi que des amendes de 50.000 à 250.000 dinars, (de 730 à 3.700 euros) pour toute « atteinte au président de la République en termes contenant l’injure, l’insulte ou la diffamation, soit par l’écrit, le dessin ou par voie de déclaration, et ce, quel que soit le moyen utilisé : diffusion sonore, image, support électronique, informatique ou autre ». Les atteintes de cet ordre à l’égard du Parlement, de l’armée ou d’autres institutions publiques algériennes, peuvent également être sanctionnées.

Première condamnation

Les conséquences ne se sont pas fait attendre : d’après l’avocat de plusieurs organes de presse algériens, les journaux Liberté, El Watan et Le Matin feraient au total l’objet d’une trentaine de procès, à la suite de plaintes du ministère de la Défense [6].

Quant au caricaturiste Dilem, il a été le premier dessinateur de presse à faire les frais de la nouvelle législation. En décembre dernier, il a été condamné par le tribunal d’Alger à une amende de 20.000 dinars (environ 240 euros), le ministère de la Défense algérien ayant porté plainte pour un dessin paru en janvier 2002. Deux autres caricatures lui ont valu des poursuites émanant du même ministère. L’une, également publiée en janvier 2002, brocardait Mohamed Lamari, le chef d’état-major des armées. L’autre était parue en novembre 2001, à l’occasion du Téléthon. On pouvait y observer deux personnages, dont l’un commentait un article dans un journal : « Il paraît qu’il y a même des généraux qui vont faire des dons d’argent », disait-il. « On n’appelle pas ça des dons… mais des restitutions », répliquait l’autre. « Dans cette histoire, tout ce qui intéresse le pouvoir, c’est de nous faire peur », commente Dilem. « Mais finalement, cet amendement n’a pas changé grand chose à ma manière de travailler. J’ai essayé au contraire d’être plus percutant, cela m’a stimulé ». Et de conclure : « Cela fait 10 ans que je fais le métier de caricaturiste. Si j’avais dû me coucher face aux intimidations, je l’aurais fait plus tôt. »

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Caricature de Saad Hajo (Liban) représentant la nouvelle économie. Parue dans « As Safir » (Beyrouth). Tiré de « Un nouveau monde ? D’un siècle à l’autre, 330 dessins de la presse étrangère » Courrier International-Éditions de la Martinière.

Notes

[1] « Dix ans d’état d’urgence, dix années d’atteintes graves aux droits humains », bulletin d’information d’AI 024/02.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Rapport annuel 2002 de Reporters sans frontières sur l’Algérie.

[5] Ibid.

[6] Reporters sans frontières, 31 décembre 2002.




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