Caricature et politique, l’histoire d’une lutte à coups de crayon
mercredi 2 avril 2003, par Suzanne Welles
Les premières caricatures sont reprises sur des feuilles volantes largement diffusées. Rois, princes et prélats y sont vilipendés. On y voit le Pape en Gorgone. « Ça lui fera mal » disait Luther, lui-même souvent représenté en moine paillard ou affublé d’une tête de loup. Agressive par nature, la caricature déforme les visages, « animalise » parfois, exagère les caractéristiques physiques de la personne ciblée ; au-delà du plaisir graphique, elle est aussi un fait social car elle rappelle, à ses débuts tout au moins, les punitions par contumace, exécutées publiquement. Mais elle n’affecte que l’apparence d’une personne et suscite ainsi le rire. Les rois de France deviennent vite des sujets de choix.
Les caricatures les plus anciennes concernent Henri III (1589) qui fait même l’objet d’une petite bande dessinée humoristique fustigeant son orgueil. Sous Louis XVI, c’est le règne du pamphlet illustré d’images souvent triviales. Le roi y est vu comme un enfant incapable, un fou, un impuissant, la reine telle une Messaline. Mais c’est sous la Révolution française que la caricature va connaître son apogée. En France, mais surtout en Angleterre où Hogarth et Cruishank vont prendre la guillotine, cette nouveauté, comme sujet. En 1793, année de l’exécution du roi de France, pas moins de 21 dessins la représentent. Parfois, ils exaltent la mort du martyr. Lorsqu’il s’agit de personnages moins célèbres ou anonymes, le dessin se fait plus humoristique : on y voit, par exemple, Marat en tigre sanguinaire, ou encore la tête du guillotiné mordant la main de son bourreau.

- Gravure de Richard Newton représentant la tête du guillotiné mordant le doigt de son bourreau. XVIIIème
Quand « les crayons ont le dessus ».
Bonaparte, dès le Consulat, parvient à mettre en place sa propagande iconographique, mais en Angleterre, le dessinateur Gillray va créer sa représentation satirique graphique, « Boney », un personnage aux facettes grotesques, parfois tout petit, parfois gigantesque, mais toujours monstrueux. Et qu’arrive-t-il ? « Dans cette lutte à coups de crayon et à coups de mitraille, ce sont les crayons qui eurent le dessus ; le puissant empereur qui avait mis en déroute les armées entières et bouleversait les Empires, ne put avoir raison de ces feuilles volantes », écrit J. Grand-Carteret dans « Napoléon en images »(1895).
Plus tard, voici Grandville (1803-1847) ( « Scènes de la vie privée et publique des animaux ») et Daumier (1808-1879), deux figures centrales de l’imagerie politique. Les dessins participent au combat polémique et à la propagande. Grandville est un républicain notoire, observateur et moraliste. Daumier est célèbre pour ses féroces portraits des ministres et des puissants de l’époque, aussi pour ses charges contre les juges et procureurs indifférents aux problèmes des humbles. La censure entre en scène et l’artiste a plusieurs fois maille à partir avec les autorités.
Les débuts du XXe siècle sont marqués en France par l’émergence d’une quantité de dessinateurs politiques qui publient leurs dessins dans des revues telles que l’Assiette au Beurre, le Rire. Mais c’est l’Espagne, qui est touchée par un âge d’or de la caricature politique. Seule la figure du souverain, Alphonse XIII, est épargnée. Alors qu’il est omniprésent dans la caricature étrangère où il est l’objet de railleries permanentes. Dès 1900, avec l’émergence du syndicalisme, le dessin de presse s’affirme. L’hebdomadaire La Voix du Peuple, qui deviendra plus tard un quotidien, fait, dès 1902, la part belle aux images militantes : antimilitarisme, lutte des classes, face à face patron-syndicat. L’État est représenté parfois sous les traits d’une idole monstrueuse avide de sacrifices humains. Ce qui provoque la colère des autorités et, à plusieurs reprises, la saisie du journal et des poursuites judiciaires car les dessins ne sont pas jugés moins dangereux que les écrits. D’autres journaux verront le jour, La Vie Ouvrière, et Le Peuple. Plusieurs dessinateurs sont restés célèbres, citons Steinlen et Grandjouan.
La caricature au quotidien
La guerre 1914-18 a marqué l’entrée de la caricature dans la presse quotidienne et l’on va assister pendant le conflit à une véritable « guerre des caricatures » entre journaux allemands et français. De grands artistes allemands, tels Georges Grosz, y participent.

- Franco s’adresse à Hitler et Mussolini :« Désormais, il n’y a plus d’étrangers qui nous attaquent ; maintenant, ils ne nous restent plus qu’à combattre les Espagnols. ». Caricature tiré du journal « Voz de Madrid », 26 nov, 1938.
Des expositions concurrentes de dessins sont même organisées notamment à Séville pour soutenir l’un ou l’autre camp. La caricature de droite et d’extrême droite est aussi très active. Pendant les conflits sociaux de 1936, les journaux L’Echo de Paris, L’Ami du peuple, Gringoire servent une conviction pour eux fondamentale : l’anticommunisme, l’affaiblissement de la nation à cause des grèves. Les leaders syndicalistes sont vus comme des agents de Staline, les « nouveaux messieurs » sont représentés tels de ridicules bourgeois étouffant dans leurs habits, avec des chaînes de montre clinquantes. Et, au premier rang, on y voit des juifs (on reconnaît les ministres Zay et Blum).
Et de nos jours ? Selon Plantu, la caricature reste un moyen de parler de l’actualité du jour, de se moquer des hommes en place, de faire sourire sur des sujets qui ne sont pas intrinsèquement drôles, et enfin de donner envie de s’intéresser à ce qui est essentiel dans un journal, c’est-à-dire l’écrit [1]. Il ajoute qu’il est important que le dessin soit réussi et fort, donnant envie au lecteur de se pencher sur l’article.
Si aucune censure ou presque n’existe dans la plupart des pays démocratiques, il existe une autocensure que nombre de dessinateurs revendiquent. Le dessin est fait pour lancer un pavé dans la mare, mais il s’inscrit dans un contexte journalistique et doit donc respecter le regard proposé aux lecteurs par ce journal. Cela dit, on ne rit pas des mêmes choses chez Hara-Kiri et au Figaro.

- « Plus vite, plus vite ! » lance George Bush juché sur Colin Powell, par le dessinateur Jeff Danziger.
La situation actuelle, la guerre pré-annoncée par les États-Unis, place les dessinateurs américains dans une position inconfortable. Selon Steve Benson, l’un des meilleurs dessinateurs politiques, il « existe une pression énorme pour nous faire suivre la ligne patriotique que lecteurs et publicitaires ont définie » (The Independant on Sunday, juillet 2002). Face à cette pression, certains décident de claquer la porte. C’est le cas du célèbre dessinateur américain Art Spiegelman qui a récemment décidé de mettre fin à une collaboration de 10 ans avec le prestigieux hebdomadaire « The New Yorker » parce que cette véritable institution de l’esprit new-yorkais « est devenu, comme tous les médias américains, incroyablement obséquieuse à l’égard du régime de Georges W.Bush ».
Si la liberté de parole est protégée par le premier amendement de la Constitution, qu’en est-il de la liberté de ton ? Les cartoonistes semblent avoir préservé le leur. Et même avec un certain enthousiasme. « Quand il y a des sujets de controverse, il est plus facile de travailler », dit Jeff Parker (Florida Today) [2]. Et serait-il plus facile de dessiner sous une dictature qu’en démocratie ? Oui, répond Plantu qui explique « C’est plus facile parce que le mot « liberté d’expression » existe tous les jours. Dans ce contexte, c’est un combat quotidien. Quand un dessinateur se bat par l’intermédiaire de son travail, il est à mon sens l’un des maillons d’une action de protection de l’ensemble des journalistes ».

- Dessin de Tignous. « Charlie Hebdo », 20 mars 2002.
En fait, raconte Tignous (Charlie Hebdo), « le rôle de la caricature est un peu de venger les gens qui, eux, ne peuvent pas s’exprimer (...). C’est la seule chance que j’ai à mon niveau, avec mes compétences et ma volonté : la possibilité de pouvoir exprimer des idées qui peuvent par la suite aider les gens à se sentir moins seuls ».
Notes
[1] Sociétés et représentations. Le Rire au Corps, Credhess n°10 -Publications de la Sorbonne - 2001
[2] Le Monde - 18 février 2003
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