Embargo écrasant pour un peuple déjà meurtri
mercredi 1er janvier 2003, par Sylvie Dewambrechies
« Le peuple irakien a subi de plein fouet le régime de sanctions imposé par les Nations unies depuis 1990, dénonçait Amnesty International en septembre dernier [1]. Ces sanctions ont porté atteinte aux droits à la nourriture, à la santé, à l’éducation et, dans de nombreux cas, à la vie de centaines de milliers de personnes, dont beaucoup d’enfants ». Selon l’UNICEF, elles ont en effet été à l’origine du décès de plus de 500.000 enfants de moins de cinq ans.
Survivre, une lutte quotidienne
La situation difficile qu’affronte aujourd’hui la population irakienne trouve son origine dans la guerre contre le Koweït. Le 2 août 1990, les troupes de Saddam Hussein envahissent le pays voisin. Le Conseil de Sécurité des Nations unies met alors en place un système de sanctions économiques destiné à faire plier l’Irak. Un système qui fut maintenu après la libération du Koweït, dans le but de mettre le régime de Saddam Hussein hors d’état de nuire. Le peuple irakien ne tarda pas à subir les conséquences de cet embargo : manque de nourriture et de médicaments de base, dégradation des services de santé qui, avant 1990, étaient gratuits et fort bien organisés.
De pays développé, où la population bénéficiait d’un niveau de vie assez élevé, l’Irak est, en quelques années, devenu un État où chacun lutte au quotidien pour sa survie. En 1996, les dirigeants du pays finissent par accepter la résolution 986 des Nations unies, qui vise à répondre aux besoins humanitaires du peuple irakien et instaure le programme ’Pétrole contre nourriture’. Le principe : l’Irak est autorisé, par tranches de six mois, à vendre une certaine quantité de pétrole. Les sommes générées par ces exportations d’or noir sont alors versées sur un compte géré par les Nations unies. Environ 30% de ces fonds servent à indemniser les victimes de la guerre contre le Koweït et seulement 53% sont affectés à l’achat, par l’Irak, de nourriture, de médicaments et de biens de première nécessité pour la population civile.
Un comité de sanctions controversé
Mais encore faut-il que ces divers achats obtiennent l’aval du comité des sanctions des Nations unies, dont la lenteur administrative et les blocages sont de plus en plus souvent montrés du doigt. Déjà, en 1999, l’UNICEF tirait la sonnette d’alarme à propos de la « situation d’urgence humanitaire » régnant en Irak [2]. « Le gouvernement irakien et le comité des sanctions des Nations unies devraient donner la priorité aux approvisionnements ayant un impact direct sur le bien-être des enfants », ajoutait l’organisation, déplorant que l’embargo n’ait pas été défini et mis en œuvre « afin d’éviter un effet négatif » sur ces derniers. Les ONG présentes en Irak constatent chaque jour les ravages de l’embargo au sein de la population. Selon le docteur Philippe Luxereau qui, de retour d’une mission dans ce pays, témoigne sur le site internet de Médecins du Monde [3], les Irakiens sont contraints, en raison de salaires extrêmement bas, d’avoir plusieurs métiers pour survivre. Le système d’eau potable laisse à désirer, ce qui peut contribuer à la propagation de maladies, et les coupures d’électricité rendent difficile la conservation des vaccins. Toujours d’après ce médecin, les hôpitaux irakiens sont, depuis la résolution 986 des Nations unies, mieux approvisionnés en médicaments. Toutefois, certaines substances contenant de la radioactivité, utilisées notamment pour traiter les cancers, demeurent interdites en Irak… car on les soupçonne d’être utilisées dans un but militaire.
Ravages sociaux et psychologiques
Un rapport de l’UNICEF, datant de 2002, dresse en outre un bilan accablant du recul qu’a connu ce pays au cours de la dernière décennie [4]. La malnutrition touche non seulement les enfants de moins de 5 ans (en 2000, 19,6 % d’entre eux avaient un poids insuffisant pour leur âge), mais aussi les femmes enceintes, ce qui a une influence directe sur le développement de leurs bébés. De 4,5 % en 1990, le nombre de nourrissons présentant un trop faible poids à la naissance est ainsi passé à 23,8 % en 1998.
Quant au programme ’Pétrole contre nourriture’, son introduction n’a que légèrement adouci les effets des sanctions économiques. « Dans le sud et le centre de l’Irak, un enfant sur cinq est si mal nourri qu’il a besoin d’une alimentation thérapeutique spéciale, et le taux de maladies infantiles demeure extrêmement élevé », souligne l’organisation. « Il ne faut pas oublier que ces sanctions ont été imposées à un pays dont les infrastructures venaient d’être sérieusement endommagées par une guerre dévastatrice », ajoute-t-elle, n’hésitant pas à parler d’une véritable « érosion du développement humain ». Une telle situation n’est bien sûr pas sans conséquences sur la vie de famille des Irakiens : certains enfants doivent travailler pour aider leurs parents, d’autres vendent des babioles ou mendient dans les rues. Les ONG notent également un accroissement des conflits familiaux et du nombre de divorces.
Enfin, ultime indice d’un tissu social en lambeaux, une étude réalisée à la demande de l’UNICEF montre que les adolescents irakiens souffrent eux aussi de malnutrition, de divers problèmes de santé et de … dépression. Une difficulté supplémentaire engendrée par « le peu d’espoirs que leur offre le futur ».
Notes
[1] Bulletin d’information 169/2 d’Amnesty International.
[2] www.unicef.org/french/newsline/pr/1...
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