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PAKISTAN. Des millions de personnes souffrent dans une « zone exempte de droits humains » dans le nord-ouest.

jeudi 10 juin 2010, par Françoise Guillitte

ÉFAI- Jeudi 10 juin 2010

Des millions de Pakistanais des zones tribales du nord-ouest du pays vivent dans une zone exempte de droits humains où ils ne reçoivent aucune protection du gouvernement et sont victimes d’exactions perpétrées par les talibans, écrit Amnesty International dans un rapport important rendu public jeudi 10 juin 2010.

« Près de quatre millions de personnes vivent actuellement dans des zones contrôlées par les talibans, sans aucun respect de l’état de droit, dans le nord-ouest du pays, et sont de fait abandonnées par le gouvernement pakistanais », a déclaré Claudio Cordone, secrétaire général par intérim d’Amnesty International.

Le document de 130 pages intitulé ‘As if Hell Fell on Me’ : The Human Rights Crisis in Northwest Pakistan est basé sur près de 300 entretiens avec des habitants des Zones tribales sous administration fédérale (FATA) et des régions avoisinantes dans la province de Khyber-Pakhtunkhwa, connue auparavant sous le nom de province de la Frontière du Nord-Ouest (NWFP). Ce rapport permet à des personnes dont les expériences vécues sont rarement décrites de s’exprimer, et il expose les exactions auxquelles sont confrontés les habitants de cette région.

« Le sort tragique de plus d’un million de personnes qui ont été contraintes de quitter leur foyer dans le nord-ouest du pays à cause du conflit avec les talibans, et qui ont grand besoin d’aide, est dans une large mesure passé sous silence », a poursuivi Claudio Cordone.

Par ailleurs, les informations dont dispose Amnesty International laissent à penser que 1 300 civils, et peut-être plus, figuraient parmi les 8 500 personnes au moins (dont des combattants) ayant trouvé la mort dans le cadre des combats qui se sont déroulés en 2009 dans le nord-ouest du Pakistan.

Le rapport met en évidence les atteintes systématiques aux droits humains commises par les talibans, qui ont établi leur contrôle en tuant ceux qui refusaient d’accepter leur autorité, notamment des notables tribaux et des agents de l’État. Les talibans ont imposé leur autorité en ayant recours à la torture, entre autres formes de mauvais traitements, et s’en sont pris à des enseignants, des employés d’organisations humanitaires et des militants politiques. Les femmes ainsi que les écoles et les dispensaires qui leur étaient destinés ont été tout particulièrement pris pour cible.

Selon des témoignages recueillis par Amnesty International, des talibans ont bloqué des routes pour empêcher les civils de fuir des villages qui étaient bombardés par les forces gouvernementales. Ils ont également aggravé les risques de pertes civiles en se dispersant parmi la population et en s’installant dans des écoles ou à proximité.

Les gouvernements pakistanais qui se sont succédé ont traité les zones tribales frontalières de l’Afghanistan avec mépris en faisant peu de cas des droits des habitants de la région, et tout particulièrement des FATA. Au cours de la décennie écoulée, le gouvernement pakistanais est passé d’une politique d’apaisement des talibans par le biais d’une série d’ « accords de paix » qui ont échoué à des opérations militaires brutales comportant des attaques disproportionnées et menées sans discernement.

L’utilisation par les États-Unis de drones (avions sans pilote) contre les insurgés dans le nord-ouest du Pakistan a suscité un mécontentement profond au Pakistan. Amnesty International a demandé aux États-Unis de préciser la chaîne de commandement et les consignes d’ouverture du feu pour l’utilisation des drones et de mettre en place un véritable processus de responsabilisation pour les pertes civiles.

De nombreuses personnes déplacées ont déclaré à Amnesty International qu’elles avaient souffert sous les talibans et qu’elles s’étaient senties abandonnées par le gouvernement pakistanais. Un enseignant ayant quitté la vallée de Swat avec sa famille en mars 2009 a déclaré :

« Le gouvernement a tout simplement donné notre vie aux talibans. À quoi sert d’avoir une armée aussi énorme si elle n’est même pas capable de nous protéger contre un groupe de fanatiques barbares ? Ils ont occupé mon école et se sont mis à apprendre aux enfants comment se battre en Afghanistan. Ils ont chassé les filles de l’école, ont dit aux hommes de se laisser pousser la barbe et ont menacé tous ceux qu’ils n’aimaient pas. Notre gouvernement et notre armée n’ont jamais essayé de nous protéger. »

Les habitants des FATA sont toujours soumis à une loi datant de l’époque coloniale – l’Ordonnance de 1901 relative aux crimes commis dans la zone-frontière (FCR) – qui les prive de droits élémentaires garantis par la Constitution pakistanaise, et notamment le droit de représentation politique, le droit d’interjeter appel d’une décision de justice et le droit de ne pas être soumis à un châtiment collectif.

« Traitées pendant des années comme un espace de rivalités géopolitiques, les FATA sont actuellement au centre de l’attention plutôt en raison du conflit en Afghanistan et de la recherche des membres d’Al Qaïda que pour protéger les droits des personnes qui y vivent, a fait observer Claudio Cordone. Le gouvernement pakistanais ne doit pas seulement réagir en employant la force militaire, il doit garantir les droits fondamentaux de ses citoyens vivant dans cette région et les protéger. »

La FCR accorde à l’Agent politique nommé par le gouvernement le pouvoir exécutif et judiciaire suprême, y compris le droit d’imposer un châtiment collectif, notamment par le placement en détention, en tenant tous les membres d’une tribu comme potentiellement responsables d’infractions présumées commises par un membre de cette tribu.

La Constitution de 1973 exclut expressément les FATA du système juridique, judiciaire et parlementaire pakistanais, notamment en les écartant du processus électoral parlementaire et en ne les autorisant pas à interjeter appel devant une instance supérieure en dehors des zones tribales.

Le gouvernement du Pakistan s’est récemment engagé à réformer la FCR, mais aucune initiative n’a été prise en ce sens.

« Le gouvernement doit tenir la promesse qu’il a faite de faire sortir la région de ce trou noir en matière de droits humains, et de mettre la population des FATA sous la protection de la loi et de la Constitution du Pakistan, a ajouté Claudio Cordone. Il n’existe pas de solution rapide à des décennies de mauvaise administration et au conflit de ces dernières années, mais le redressement de la situation commence par la reconnaissance des droits des habitants des FATA. »

Amnesty International exhorte le gouvernement pakistanais et les talibans à respecter le droit international humanitaire en prenant toutes les mesures nécessaires pour empêcher que des civils soient tués, et pour épargner les constructions, y compris les hôpitaux et les écoles. Ils doivent également autoriser les organisations non gouvernementales (ONG) à se rendre librement dans la région pour fournir de la nourriture, un hébergement et du matériel médical aux blessés et aux personnes déplacées.



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