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Syrie – L’Hiver de Damas

lundi 18 janvier 2010, par Pascal Fenaux

Près de dix ans après la mort d’Hafez el-Assad et l’arrivée au pouvoir de son fils Bachar el-Assad, le régime syrien est toujours fondé sur une alliance d’airain entre le parti Baas, la minorité confessionnelle alaouite, la moyenne bourgeoisie sunnite rurale et quelques argentiers sunnites citadins, le tout contrôlé par des services de sécurité et de renseignements omniprésents.
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Le président syrien Bachar el-Assad entouré du « Commandement régional » (syrien) du parti Baas et dont la composition a subi un relatif coup de jeune. Damas, 12 juin 2005. © AFP/SANA

À l’instar des autres États de l’aire syrienne historique (Liban, Palestine/Israël et Jordanie), la République arabe syrienne se caractérise par le caractère multiconfessionnel de sa société : 75 % de sunnites, 11% d’alaouites, 10% de chrétiens (melkites et orthodoxes), 3% de druzes et 1% de chiites ismaéliens. À cette répartition confessionnelle, on peut en ajouter une autre qui oppose la « ville » (hadâra) à la « campagne », à la montagne et à la « steppe » (bâdiya). Selon ces catégories, il apparaît que, à l’exception du sud-est, la « ville » voit cohabiter une majorité sunnite et des minorités chrétiennes, tandis que la « steppe » voit cohabiter musulmans sunnites, alaouites et druzes.

Qui sont les alaouites ? Également appelés « nusayrîs », les alaouites sont issus d’un schisme survenu parmi les musulmans chiites. Si les musulmans chiites se distinguent des sunnites par la prééminence donnée à Ali, gendre et cousin de Mahomet, les musulmans alaouites accordent en outre à Ali un caractère divin proche de celui accordé au Christ par le christianisme. À cette spécificité, on peut en ajouter une autre qui voit la doctrine alaouite, à l’instar des druzes, mêler des éléments antérieurs à l’apparition de l’islam (mazdéisme persan, manichéisme et christianisme). Leurs alter ego au Moyen-Orient sont les alevis (turcs et kurdes) de l’actuelle République turque.

Longtemps méprisés par les gouvernants sunnites (arabes ou ottomans), les alaouites se concentrent pour l’essentiel dans le nord-ouest de la Syrie, sur le djebel Ansariyya qui jouxte le Liban et où ils représentent 90% de la population. Le développement des alaouites comme communauté politique a été encouragé par la France durant toute la période du Mandat (1918-1946), lorsque, après en avoir détaché le Liban (destiné à devenir un État dominé par la « montagne » des chrétiens maronites et des druzes) [1], Paris a organisé la Syrie sur le mode d’une confédération entre quatre États : Damas (sunnite) au centre, Alep (sunnite) au nord-est, Lattaquié (alaouite) au nord-ouest et le Djebel druze au sud.

C’est dans cette configuration confessionnelle que le Baas (« Renaissance »), un parti ultranationaliste panarabe, s’est hissé au pouvoir lors d’un coup d’État en mars 1963, avant de passer sous l’autorité d’Hafez el-Assad en novembre 1970. Fondé en 1946 et puisant dans les théories raciales et autoritaires de l’Europe de l’époque, ce parti était à l’origine animé par des théoriciens d’origine chrétienne et sunnite. Panarabe, le Baas se dote d’un « Commandement national » (c.à.d. panarabe) et de deux « Commandements régionaux » (Damas et Bagdad). Traversé par d’importantes dissensions régionales, confessionnelles et sociopolitiques, le Baas, outre son éclatement entre ailes irakienne et syrienne, loin de devenir le parti de masse rêvé par ses fondateurs, est ensuite devenu un parti d’encadrement des masses, avant de se « normaliser » à partir des années 90, à l’ère de l’effondrement des idéologies nationalistes arabes et surtout après la disparition du régime baasiste irakien en avril 2003.

Au terme de développements qu’il est impossible de résumer ici, le Baas, à l’instar de l’armée, est devenu un instrument de promotion sociale pour les membres issus des minorités confessionnelles non citadines (alaouites d’abord, druzes ensuite), même si les sunnites y restent majoritaires. Cela dit, ce n’est pas « la » communauté alaouite qui dirige la Syrie au travers de son emprise sur l’armée et le Baas. Ce sont « des » clans majoritairement alaouites qui, grâce à des alliances ponctuelles et instables avec d’autres groupes sociaux, régionaux ou confessionnels, s’assurent le contrôle du régime. Le consensus entre alaouites est d’ailleurs loin d’être acquis, que l’on songe aux sanglantes rivalités qui opposèrent longtemps l’oncle (Rifaat) et le père (Hafez) de l’actuel président Bachar el-Assad ou aux rivalités entre clans alaouites issus de villages traditionnellement opposés.

Le Baas et son idéologie « laïque » panarabe étaient censés transcender des clivages confessionnels considérés comme des résidus traditionalistes, antimodernes et nuisibles à l’unification panarabe. En fait, depuis que ce parti est devenu l’un des leviers de la domination d’un clan régional et confessionnel sur le reste de la société, le discours « universaliste » et panarabe joue désormais un rôle de leurre. Ce discours permet de discréditer toute forme d’opposition à la dictature en lui imputant un caractère confessionnel et de masquer la domination particulariste du clan Assad derrière un écran de fumée panarabe.

Le système de pouvoir mis sur pied par Hafez el-Assad (et consolidé par son fils depuis 2000) a pourtant été menacé au début des années 80, lorsque les principales villes du pays (celles du nord), à l’exception de Damas, se sont lancées dans un mouvement de contestation de la dictature et ont revendiqué l’établissement d’un système politique pluraliste. Outre des intellectuels et des syndicats « laïques », ce mouvement était animé au niveau des classes moyennes et populaires par les Frères musulmans, « remontés » contre la minorisation de la ville sunnite par un régime dominé par la minorité alaouite. Plus grave pour le régime, même une ville comme Lattaquié, largement alaouite, fut touchée par la contestation et la répression.

Brandissant l’épouvantail de la contagion de l’islamisme révolutionnaire (nous sortons tout juste de la révolution iranienne), le président Hafez el-Assad, épaulé par les « Brigades de Défense » de son frère ennemi Rifaat el-Assad, décida en 1981 de répondre à la contestation par une répression qui, pour la seule ville d’Hama, allait se solder par la mort de quelque 25000 civils. Son pouvoir contesté jusqu’au sein même de la communauté alaouite, le clan Assad n’eut d’autre issue que de recourir à la provocation interconfessionnelle pour s’assurer le regroupement des alaouites derrière sa personne. C’est ainsi que des massacres d’officiers alaouites furent sciemment orchestrés par la Sûreté syrienne.

Fondamentalement, le système de pouvoir à l’œuvre en Syrie se caractérise par la manipulation au fer-blanc des subtils déséquilibres entre classes, régions et confessions. La survie du régime passe par la menace permanente (et parfois l’exercice comme en 1981) du recours à la violence « aveugle » et massive contre la société civile, menace doublée de la menace d’un changement d’alliance entre le noyau clanique des Assad et ses obligés sunnites ou druzes. C’est la quintessence et le modèle de l’« État de Barbarie » décrit par feu Michel Seurat, ce sociologue français mort en 1986 au Liban alors qu’il y était retenu en otage par le Hezbollah fondé quatre ans auparavant.

La survie du régime syrien passe également par le maintien d’un état de guerre (fût-il uniquement verbal) avec l’État d’Israël. Ce qui fait parfois dire à certains que, très paradoxalement, la poursuite de l’occupation et de la colonisation du Golan par l’État juif est l’un des meilleurs gages de survie du régime syrien, toute contestation interne étant accusée de collusion objective avec l’« impérialisme » et le « sionisme ».

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La foule se presse dans le célèbre bazar du Souk al-Hamidiyeh pour faire ses achats à l’approche de la fête islamique de l’Aïd el-Fitr qui marque la fin du mois de Ramadan. Damas, 24 novembre 2003. © AFP/Louai Beshara

À la mort d’Hafez el-Assad en juin 2000, le régime baasiste sembla s’ouvrir quelque peu en autorisant, non pas le multipartisme, mais la réunion de clubs de réflexion et de discussion, ainsi qu’un semblant de début d’assouplissement d’une économie dirigiste contrôlée par un quatuor de services de sécurité et de renseignements communément appelés les Moukhâbarât. C’est ce qu’on appela le « Printemps de Damas », un printemps qui vira rapidement à l’hiver lorsque ses principaux initiateurs furent arrêtés et condamnés. Au printemps 2005, soumis à une intense pression internationale suite à une vague d’assassinats d’hommes politiques et de journalistes libanais, la Syrie fut contrainte de retirer son armée du Liban, un État qu’elle occupait depuis 1976 et son engagement dans la guerre civile libanaise. À nouveau, les observateurs pensèrent un instant qu’en essuyant un tel échec politique sous la pression occidentale et en perdant un Liban source de trafics et de devises pour les services de renseignement syriens, le régime baasiste allait, sinon s’effondrer, devoir composer.

Las ! Le régime fit une fois de plus appel aux Moukhâbarât pour renforcer sa mainmise sur le pays. Ainsi, en mai 2006, au cours d’une vaste opération, une douzaine de militants pour la démocratie et les droits civiques furent arrêtés, parmi lesquels l’avocat défenseur des droits humains Anwar al-Bunni et l’écrivain Michel Kilo. Depuis lors, la répression s’est accentuée et Bachar el-Assad a définitivement renoncé à réformer un État syrien branlant et sclérosé, mettre fin à sa dépendance paranoïaque à l’égard des services de sécurité et moderniser son économie. Le rideau est donc tombé définitivement sur le Printemps de Damas.

Pascal Fenaux

Notes

[1] Voir notre dossier « Liban-Syrie : transitions à haut risque », Libertés ! n°415 de juin 2005




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