Syrie – La relégation kurde
lundi 18 janvier 2010

- La police anti-émeute syrienne quadrille un faubourg majoritairement kurde de Damas pour empêcher de nouvelles manifestationas suite aux événements de Qamishli, dans le nord-est du pays. Dummar, 14 mars 2004. REUTERS/Khaled al-Hariri
Les Kurdes de Syrie sont sujets à de sérieuses violations des droits humains, ainsi que les Syriens dans leur ensemble, mais en tant que groupe, ils subissent également des discriminations systématiques basées sur leur identité, particulièrement dans le domaine des droits civils et politiques. Les Kurdes forment le deuxième plus grand groupe ethnique de Syrie : dans un pays à large majorité arabe (90%), ils représentent près de 10% de la population avec près de 2 millions d’âmes. Ils sont principalement situés dans le nord et le nord-est du pays (le long de la frontière avec la Turquie et l’Irak), régions à la traîne par rapport au reste du pays en termes d’indicateurs sociaux et économiques, une situation liée aux discriminations directes et indirectes à l’encontre de la population kurde.
En 1962, le gouvernement syrien a lancé une politique d’« arabisation » des zones à majorité kurde : près de 100 000 Kurdes de 300 villages ont été déplacés de force et remplacés par des Arabes dans le but de créer une « ceinture arabe » entre les Kurdes de Syrie et ceux de Turquie et d’Irak. Les villes et les villages ont été renommés en arabe.
Bien que l’interdiction de l’utilisation de la langue kurde (incluant les publications en langue kurde, les noms kurdes pour les entreprises ou magasins, les cours de langue kurde ou la diffusion de culture kurde) semble être peu appliquée au niveau local, elle reste profondément injuste et ne s’applique pas aux membres des autres minorités ethniques du pays (Arméniens, Circassiens, Assyriens et Juifs) lesquels peuvent donner des noms russes ou arméniens à leurs magasins ou tenir des écoles privées. En 1992, le ministère de l’Intérieur a interdit l’enregistrement d’enfants avec des noms « non-arabes » dans la province à majorité kurde d’al-Hassaka. Ces dernières années, des dizaines de Kurdes ont été arrêtés pour avoir célébré le Nawruz, le nouvel an kurde.
Plus inquiétant, une grande proportion de Kurdes de Syrie se voit dénier la nationalité syrienne et sont de ce fait tenus à l’écart de droits fondamentaux comme l’éducation, le travail ou les soins de santé. On estime à près de 360000 ces Kurdes syriens « apatrides » qui ne peuvent se procurer ni passeport ni documents de voyage (et ne peuvent ainsi ni quitter la Syrie ni y retourner légalement), ne peuvent ni voter ni être propriétaires, ne peuvent être employés dans le secteur public ou exercer une profession nécessitant l’adhésion à une corporation (journalistes, avocats, médecins, ingénieurs), et n’ont pas accès à l’université ou aux hôpitaux publics.
Enfin, les défenseurs des droits des Kurdes et les militants de la société civile kurde en général sont victimes d’une répression sévère et sont particulièrement exposés au risque d’être arrêtés ou emprisonnés, ce qui dans de nombreux cas signifie la torture et les mauvais traitements. Les chefs d’inculpation habituellement (et souvent uniquement) utilisés contre les Kurdes sont l’« implication dans des groupements cherchant à affaiblir la conscience nationale », la « tentative de séparation d’une partie du territoire syrien en vue de l’annexer à un État étranger » ou « l’’incitation au factionnalisme », cette dernière pouvant être punie par la peine capitale.
Le climat de haine semble s’être aggravé suite aux incidents de mars 2004. La tension a grimpé entre supporters arabes et kurdes durant un match de foot à Qamishli, en région kurde, et les forces de police ont réagi en tirant à balles réelles sur la foule, apparemment dans la seule direction des supporters kurdes, faisant plusieurs morts. La manifestation et la procession funéraire qui se sont déroulées le lendemain ont aussi essuyé des tirs des forces de sécurité, ce qui a déclenché des émeutes pendant deux jours. Au total, ce sont au minimum 36 personnes qui ont été tuées, presque uniquement kurdes. Aucune enquête n’a été menée sur l’usage de la force par les services de sécurité, ni sur les arrestations massives (près de 2 000 Kurdes arrêtés), ni sur les accusations de torture en détention, ni tout simplement sur les causes possibles de ces événements. En outre, dans les mois qui ont suivi, au moins six Kurdes accomplissant leur service militaire sont décédés dans des circonstances suspectes, sans doute lors de passages à tabac ou de tirs à l’arme à feu portés par des supérieurs militaires ou des collègues.
L’année suivante, en 2005, la mort d’un haut dignitaire religieux a ravivé le sentiment de persécution des Kurdes de Syrie. Figure importante de la communauté kurde, Sheikh Muhammad Mashuq al-Khiznawi présidait le Centre sunnite d’Études islamiques et s’était prononcé en faveur de réformes en Syrie et d’un dialogue plus poussé entre les différentes communautés religieuses syriennes. Sheikh Muhammad Mashuq al-Khiznawi a « disparu » à Damas le 10 mai 2005. Vingt jours plus tard, son corps était remis à sa famille par les autorités, après avoir manifestement subi des tortures.
Céline Remy
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