Israël et Territoires palestiniens occupés – La révolte n’est pas une étude de marché
lundi 18 janvier 2010

- L’activiste pacifiste américaine Rachel Corrie entourée de la famille palestinienne de Rafah qui l’hébergeait et dont la maison, située sur la ligne de démarcation entre l’Égypte et la bande de Gaza, fut rasée par l’armée israélienne. Rafah, 2003. © DR
Qu’est-ce qui vous a poussée à faire ce film ?
J’étais en Cisjordanie en train de préparer Mur, mon précédent documentaire, quand Rachel Corrie a été tuée. J’étais entourée de Palestiniens et j’ai senti leur émotion. Une ligne rouge avait été franchie. C’était la première fois qu’un jeune étranger, venu en solidarité avec les civils palestiniens, était tué par l’armée israélienne, c’était très effrayant. Et puis, Gaza, c’est l’endroit de Palestine où la souffrance est la plus évidente, quotidienne et terrible. C’est le trou noir où l’on ne peut pas aller et où il n’y a pas de témoins. Si nous, documentaristes, n’allons pas là où on ne veut pas de nous, c’est la fin du cinéma documentaire.
Le film est construit comme une enquête minutieuse.
J’ai enquêté sur Rachel Corrie comme si j’enquêtais sur un grand personnage historique. C’est une « petite mort collatérale », un tout petit épisode dans une grande tragédie, mais j’ai voulu redonner à ce petit scandalelà une ampleur universelle. C’est très rigoureux. Je tenais à avoir tous les témoins, toutes les versions et tous les documents, pour donner à l’écran le procès auquel Rachel n’a pas eu droit. C’est un film sur la mort d’une militante, mais ce n’est pas un film militant.
Le film évoque d’autres victimes palestiniennes tuées dans le silence.
On retrouve régulièrement des corps sous les décombres, des vieux, des gens qui n’ont pas entendu, des enfants qu’on n’a pas pu emmener dans la panique (parce que les gens ont très peu de temps pour fuir) ou des Palestiniens qui se sont interposés pour qu’on ne détruise pas leur propre maison. La différence avec la mort de Rachel Corrie, c’est que là, il y a huit témoins. Il y a beaucoup de non-dits dans le film, je veux que le spectateur travaille un peu, qu’il réfléchisse et qu’il se demande : « si pour elle, c’est allé jusque-là, qu’est-ce que ça doit être pour les autres ? ».
Une image forte est celle du Palestinien dans les ruines de sa maison.
Cette image du Palestinien qui déambule dans les ruines de sa maison comme si elle était encore là, c’est une image tellement palestinienne. Les maisons perdues, les maisons détruites, c’est un fil rouge dans l’histoire de la Palestine. Nous qui connaissons le terrain, on le vit, on le voit très souvent. Très souvent, un Palestinien vous emmène voir son village qui n’existe plus, même si c’est depuis 1948.
Quel impact a eu la mort de Rachel sur l’engagement des jeunes Occidentaux ?
Elle a eu deux impacts contradictoires. D’une part, Rachel fut la première et par la suite d’autres étrangers ont été tués dans des situations différentes. Dans tous les groupes, les activistes étrangers ont dû remettre en question la tactique qu’ils avaient adoptée et élaborer de nouvelles règles plus prudentes d’engagement ou d’action non-violente. D’autre part, la mort de Rachel Corrie a fortement radicalisé les volontés de solidarité. Dans son université, dans les mois qui ont suivi, l’ISM (International Solidarity Movement) a reçu plein de demandes de jeunes Américains qui voulaient aller en Palestine.
Le témoignage d’un militant israélien faisant référence au ghetto de Varsovie remet en perspective la question de la finalité et de l’efficacité de l’action non-violente.
C’est la leçon qu’il nous donne. La révolte n’est pas une étude de marché. On se révolte parce que c’est révoltant. Bien sûr, si vous pensez qu’il ne faut se révolter que si vous êtes certain de gagner, il n’y aura plus beaucoup de révoltes dans le monde.
Cela étant, on peut tout même se poser la question de la stratégie la plus efficace.
À partir du moment où l’on milite, où l’on se révolte, on va se poser les questions de l’efficacité, du courage et de la répression. Mon film donne à méditer sur ces questions. Ce serait un très mauvais film s’il donnait les réponses. C’est à chacun de se pencher sur ses propres engagements de jeunesse ou d’âge mûr, de rentrer dans toutes ces problématiques qui sont universelles et intemporelles. Il y a trois ans, j’ai arrêté le cinéma pendant un an, j’ai pris une année sabbatique pour militer en faveur des sans-papiers en France. On a tout perdu, on n’a rien gagné, maintenant c’est pire. On les renvoie par charters, la cruauté, la déshumanisation sont absolues.
La militance est souvent présentée comme une imbécillité accomplie par des gens un peu idiots, mais ce sont les autres qui me paraissent plutôt idiots. Le personnage de Rachel m’a aussi beaucoup touchée par ses e-mails où elle se montre très fine. Elle découvre des tas de choses qu’elle sait mettre en mots. Elle découvre l’hospitalité du pauvre. À vingt ans, ça vous change une vie. La tragédie de Rachel est une petite histoire qui finit mal, mais dans laquelle on peut puiser de la force et de l’intelligence.
Quelle est la place de l’action non-violente et son image par rapport à celle des combattants ?
Pour moi, les Palestiniens sont les champions de la nonviolence, même s’ils n’appellent pas ça comme cela. Lors de la première Intifada, quand les Palestiniens « de l’intérieur » se sont réapproprié leur combat, les gamins avec les frondes contre les chars, c’était vraiment une révolte non-violente. Jusqu’ici, le bilan est désespérant, rien n’a marché : la négociation a échoué, la lutte armée a échoué. Comme tout a échoué, les Palestiniens sentent qu’ils doivent trouver autre chose. Depuis quatre ou cinq ans, il y a maintenant un mouvement d’action non-violente qui part essentiellement des villageois dépossédés de Cisjordanie, des villages qui sont grignotés par le Mur. Toutes ces manifestations hebdomadaires sont coordonnées par les comités populaires des villages, lesquels sont rejoints par des militants internationaux comme Rachel, mais aussi par des militants israéliens. C’est une résistance complètement décentralisée parce qu’il n’y a plus de stratégie politique. Il n’y a plus de direction palestinienne, il y en a deux qui sont aussi déconsidérées l’une que l’autre. Les choses viennent de la société civile qui est en train d’expérimenter de nouvelles formes de résistance. Malheureusement, elles sont de plus en plus rudement réprimées. Dans ces manifestations, il y a désormais des morts tout le temps. La situation est grave et nul ne sait sur quoi cela va déboucher.
Propos recueillis par Gilles Bechet
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