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L’affaire Paradjanov

lundi 11 février 2002, par Suzanne Welles

Pendant plus de dix ans –de 1973 à 1984- il y eut en URSS et dans le monde, l’affaire Paradjanov. Le citoyen soviétique est déjà mondialement connu à l’époque. Son film, Sayat Nova (Couleur de la Grenade), sorti en 1969 en Russie s’était attiré les réticences du pouvoir, mais aussi une admiration quasi générale. Suspecté depuis longtemps d’homosexualité –il ne s’en cachait pas- il est arrêté en 1973 sous de graves inculpations.

image 184 x 227Sarkis Paradjanov, né en 1924 à Tbilissi, est étudiant à l’École d’études cinématographiques de Moscou lorsqu’il connaît la prison pour la 1re fois. Sans grand mal. Esprit rebelle, le jeune homme à l’époque (le vieil homme fera de même plus tard) considéra les démêlés avec la police et la justice comme « un divertissement agréable ».

Après avoir réalisé de nombreux courts-métrages et des documentaires, un 3e long-métrage (les Chevaux de Feu 1966) lui apporte la notoriété. Mais, déjà, le cinéaste est mal vu des autorités. Plusieurs points en sa défaveur. Il est Arménien, donc d’origine douteuse. Il n’est pas non plus membre du Parti. Il assume ouvertement son homosexualité. Et, enfin, dès 1965, il se bat ouvertement contre la répression des intellectuels qui a atteint son point culminant.

En 65, lors de la première des « Chevaux de feu » à Kiev, il soutint publiquement la déclaration des organisateurs : « Vingt représentants de la culture ukrainienne viennent d’être arrêtés. L’ombre de 1937 s’étend à nouveau sur le pays ». . En 1968, il signa la pétition adressée à Brejnev en faveur du journaliste Tchernovil.

La riposte ne se fait pas attendre. En 1969, lorsque sortit son film, « Les Fresques de Kiev », la critique officielle s’éleva contre « ces films difficiles qui, sous prétexte d’une incontestable beauté formelle, traitent des concepts universels du bien et du mal, et non pas des positions de classe et de parti ». Sa réputation était faite, et ses films devinrent invisibles. Tous ses projets (de 70 à 73) furent refusés. Enfin, ce fut l’attitude de Paradjanov lors du procès de l’écrivain Moroz, en novembre 73, qui décida de tout. Il refusa, malgré les pressions du KGB, de charger l’accusé. Dès lors, son nom était marqué d’une croix noire.

Le 17 décembre 1973, il est arrêté et conduit à la prison n°1 de Kiev. Le jour suivant, une campagne de presse savamment orchestrée va débuter. Le quotidien « Verchini Kiev » publie un article violent accusant le cinéaste des pires délits : propagation de maladies vénériennes, homosexualité et contraintes par la force à une relation homosexuelle… la rumeur court selon laquelle on aurait découvert une lettre accusant Paradjanov d’avoir contraint le fils d’un haut fonctionnaire à des relations sexuelles. Dès janvier 74, les cinéastes moscovites alertent leurs collègues occidentaux. Et un comité de défense se constitue, signé des noms les plus célèbres du cinéma dont, François Truffaut, Alain Resnais, Jacques Tati, Frederico Fellini, Jean-Luc Godard, Agnès Varda.

Mais les jours passent vite et, le 25 avril 1974, Paradjanov est condamné après un bref procès tenu pratiquement à huis clos. Cinq ans de privation de liberté dans un camp de travail à régime sévère. Les crimes reprochés se résument à quatre faits : trois rapports homosexuels, et la possession d’un jeu de cartes et d’un stylo de « type pornographique ».

Pour la 2e fois, une personnalité soviétique du milieu artistique était condamnée à une peine de prison pour homosexualité. Déjà en 1955, le pianiste Nasum Schtarkmann s’était vu appliquer une telle décision.

C’est vers la fin de 1976 seulement que l’opinion commença à s’émouvoir : protestations en URSS, en France et aux États-Unis. Amnesty et la Ligue des Droits de l’homme lancent des appels.

En été 1977, le collectif Paradjanov de Marseille reçoit un message émouvant venant du camp de Dniepopetrovsk. Sur un simple feuillet, on voit le dessin d’une Tour Eiffel. Aux pieds de celle-ci, un autoportrait de Paradjanov en saint, une auréole sur la tête, un balai à la main. Au dessus d’un nuage, une inscription en russe « Mon rêve ». Au verso de la feuille, cinq appels lancés à des amis vivant en France (voir dessin).

Paradjanov est finalement libéré sous condition le 30 décembre 1977, onze mois avant le terme de sa peine. Il est libre, mais pratiquement sans ressources et sans possibilités de travailler, considéré comme « ex-cinéaste », donc sans emploi, chose impensable. En URSS, il se trouve en situation irrégulière et peut donc être arrêté à tout moment. Au début, il vivra de l’aide de ses proches, mais c’est un homme d’une énergie indomptable. Il va donner encore tout ce qu’il peut au cinéma. En 29 jours, il tournera « La Légende de la Forteresse de Surami », adapté d’un récit géorgien (1984) et un court-métrage sur le peintre géorgien Niko Pirormanachvili. En 1987, il entame « Achik Kerib » et « Le Démon ». Et enfin, en 1988, il obtient, après des années d’attente et les appels répétés de ses amis occidentaux, l’autorisation de quitter le pays pour une courte visite en Hollande au Festival de Rotterdam. Il pourra se rendre ensuite en France, aux États-Unis et en Turquie. Désormais, ses films sont parvenus en Occident. Paradjanov est plein de projets. Mais ses années d’enfermement l’ont usé. Atteint d’un cancer du poumon, il meurt en juillet 89 à Erevan.

Il se nommait lui-même « clown de la Perestroïka ». Esprit inventif, provocateur de génie, il a laissé au monde des films d’une incroyable beauté et une œuvre picturale remarquable (200 tableaux réalisés en prison) ; mais aussi le souvenir d’un homme de grand courage.



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