Chienne de guerre
novembre 2002, par Cécile Rolin
La guerre en Tchétchénie : une journaliste au pays des loups. De septembre 1999 à février 2000, Anne Nivat, journaliste free-lance, parlant couramment le Russe a bourlingué en Tchétchénie et dans les pays avoisinant, et cette région a fini par lui coller à la peau. Passant du Daguestan en Ingouchie, elle découvre les interminables files de voitures et le désastre des camps où des milliers de réfugiés végètent dans des tentes de toile ou des wagons de chemin de fer, ou encore errent de familles en familles. Ils sont trop nombreux. Plus personne ne veut d’eux. Elle s’arrête dans un hôpital et y découvre l’horreur des enfants mutilés.
Enfin, habillée en paysanne tchétchène, elle entre et séjourne à plusieurs reprises en Tchétchénie tant dans les zones occupées par les Russes, que dans les zones libérées soumises à des pilonnages systématiques de bombes et de missiles. Elle y partage la peur des habitants et aussi par moments leur colère contre cette deuxième guerre absurde dont on parle si peu. Elle rencontre Bassaiev, le chef contesté des indépendantistes et aussi Maskhadov, le président tout aussi critiqué, mais surtout des centaines de Tchétchènes, paysans, étudiants, wahhabites (les religieux ultra) ou « boïvikis » les combattants indépendantistes tchétchènes.
Elle parle aussi à des Russes, qu’il s’agisse de soldats légèrement hagards, qui s’ennuient ferme et tentent d’échanger leurs armes contre de la vodka ou d’officiels qui lui servent l’éternel discours : « Nous sommes intervenus parce que les Tchétchènes ont agressé le Daguestan. Nous ne faisons pas une guerre mais une opération antiterroriste. Mais elle rencontre aussi des médecins russes qui soignent les blessés tchétchènes en zone « libérée ». Elle veille le soir avec des combattants de 20 ans qui se lavent soigneusement et astiquent leurs chaussures avant d’aller se battre parce qu’ils veulent faire des morts impeccables. L’un d’eux lui demande « Tu crois qu’on nous prendrait dans la Légion étrangère ? »
Elle séjourne à plusieurs reprises à Grozny où la vie s’accroche et s’acharne dans les entrailles des maisons, et le courage des Tchétchènes l’éblouit par moments. Pourtant, il ne s’agit à aucun moment pour elle de choisir un camp. Son seul but est de témoigner, d’être là, de raconter ce que d’autres (notamment les journalistes voyageant dans les bagages des Russes, qu’elle appelle les journalistes « intourist ») ne voient pas.
« Cette guerre ne pourra être stoppée, conclut-elle, que lorsque les Russes d’abord, le reste de la communauté internationale ensuite, s’en soucieront ». Or, depuis septembre 1999, à défaut de flamboyant succès militaire, les autorités russes ont obtenu une grande victoire : elles ont gagné la bataille de l’information (…) Qui sont donc ces Tchétchènes contre lesquels les Russes se battent ? De sanguinaires rebelles prêts à tout pour imposer la charia ? (..) ou des femmes et des hommes perdus, qui ne rêvent que d’une chose : la fin de ce conflit, afin que leurs enfants puissent retourner à l’école et vivre « normalement » loin de cette chienne de guerre.
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