Nouveau Rapport — La crise des réfugiés irakiens : le discours et la réalité
lundi 16 juin 2008, par Brian May
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Résumé du rapport
Les déplacements de populations dus à l’invasion de l’Irak par les forces de la coalition dirigée par les États-Unis et par le conflit armé interne qui a suivi ont atteint un niveau intolérable. Des millions de personnes en danger – parmi lesquelles des musulmans sunnites et chiites, des mandéens-sabéens et des Palestiniens, entre autres – ont fui leur domicile, et la plupart ont du mal à survivre.
La crise des réfugiés et des personnes déplacées a pris des proportions tragiques. Or, les gouvernements étrangers ne font pratiquement rien pour leur venir en aide ; ils manquent à leur devoir moral et à leur obligation légale d’assumer ensemble la responsabilité des personnes déplacées, où qu’elles se trouvent. La communauté internationale fait très largement preuve d’indifférence face à cette crise.
Les gouvernements tentent de donner une image positive de la situation en Irak et de la crise des déplacés pour justifier leur inaction. Toutefois, les discours ne modifient pas la réalité. Les médias du monde entier diffusent des informations faisant état d’une augmentation des « retours volontaires » et d’une légère amélioration de la situation en matière de sécurité en Irak, mais cela ne change rien à la situation réelle, à savoir l’aggravation de la crise des réfugiés, exacerbée par l’incapacité de la communauté internationale à réagir de manière efficace. La réalité est que la crise des réfugiés et des personnes déplacées s’aggrave et que ce problème continuera d’exiger l’attention de la communauté internationale dans les années à venir.
Depuis l’invasion de l’Irak en 2003, la crise des personnes déplacées n’a cessé de prendre de l’ampleur et elle est aussi devenue plus complexe. Le nombre des personnes déplacées – 4,7 millions selon les estimations du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) – est actuellement plus élevé que jamais [1]. Par ailleurs, la passivité de la communauté internationale empêche de plus en plus les personnes qui fuient l’Irak d’avoir accès à une protection en dehors de leur pays. En raison des nouvelles restrictions à la délivrance de visas imposées par les pays voisins, la possibilité pour les personnes menacées en Irak d’obtenir une protection dépend de plus en plus de leurs moyens financiers plutôt que de leurs besoins ou de leurs droits découlant du droit international relatif aux réfugiés et aux droits humains.
En conséquence, un nombre croissant de familles fuient leur domicile sans toutefois pouvoir quitter l’Irak – on estime actuellement à 2,77 millions le nombre des personnes déplacées à l’intérieur du pays [2].
La situation de ceux qui ont eu la chance de pouvoir quitter l’Irak ne cesse de se dégrader. Les réfugiés irakiens ne sont pas autorisés à travailler dans les pays voisins de l’Irak ou plus éloignés. Plusieurs millions de personnes ont du mal à survivre à cause de la nécessité de payer un loyer, d’acheter de la nourriture et de régler des soins médicaux, et parce que les organisations humanitaires disposent de moyens limités. Les économies finissent toujours par s’épuiser. Plusieurs années après avoir fui leur pays, de nombreuses familles sont dans l’indigence et confrontées à des choix impossibles et à de nouveaux dangers, notamment le travail des enfants, la prostitution et la perspective d’être contraintes par les circonstances à un retour « volontaire » en Irak.
Le nombre de réfugiés ayant besoin d’une aide de première nécessité pour survivre s’accroît de mois en mois. Ainsi, quelque 120 000 personnes, soit 90 p. cent de tous les réfugiés irakiens enregistrés en Syrie, ont reçu une aide alimentaire en 2008 [3], alors que le nombre des bénéficiaires de cette aide s’élevait à la fin de 2007 à 43 600, soit environ 32 p. cent des réfugiés enregistrés [4]. Début 2008, le HCR, qui s’attendait à une augmentation du nombre de personnes ayant besoin d’une aide alimentaire, prévoyait de distribuer de la nourriture à environ 300 000 personnes à la fin de l’année pour la seule Syrie.
Le HCR a toutefois annoncé au mois de mai qu’en raison d’un financement insuffisant de ses opérations en Irak, en août il « ne sera pas en mesure de répondre à tous les besoins élémentaires de santé des Iraquiens et de nombreux Iraquiens souffrant de maladies graves et chroniques ne pourront pas recevoir leurs médicaments mensuels [5] ». Le HCR a également averti qu’il allait peut-être devoir revoir à la baisse les programmes de distribution d’aide alimentaire dont bénéficient actuellement 150 000 réfugiés en Syrie et en Jordanie, ce qui « [plongerait] de nombreux Iraquiens dans une pauvreté plus grave et [accroîtrait] le risque d’une augmentation des taux de malnutrition et du travail des enfants [6] ».
Cela montre que l’aide de la communauté internationale est actuellement loin d’être suffisante. Certains pays ont choisi de fournir une aide générale au développement et à la reconstruction de l’Irak ; en n’apportant pas une aide ciblée ils ne répondent pas – ou que de manière insuffisante – aux besoins humanitaires des personnes déplacées.
Les difficultés rencontrées par certains réfugiés dans leur pays d’accueil les incitent à prendre la décision difficile et dangereuse de rentrer en Irak, soit temporairement pour percevoir une pension de retraite, entre autres raisons, soit pour une plus longue période à cause de leur situation désespérée, et non parce qu’ils pensent qu’ils ne risquent plus d’être victimes d’atteintes à leurs droits fondamentaux en Irak.
En réalité, bien que la situation en matière de sécurité se soit légèrement améliorée au cours de l’année écoulée, l’Irak n’est pas un pays sûr et les réfugiés n’ont pas intérêt à y retourner. En fait, la situation s’est dégradée ces derniers mois et l’Irak reste l’un des pays les plus dangereux au monde.
Les parties intéressées ont tendance à nier cette réalité. Le nouveau gouvernement irakien tente d’asseoir son autorité dans un contexte de carnage et de désespoir. La communauté internationale essaie quant à elle, face à la crise de grande ampleur des réfugiés, de justifier sa réticence à accorder une aide financière ou technique ou des possibilités de réinstallation.
L’aide financière apportée aux pays qui accueillent des réfugiés et aux organisations qui les aident et les protègent reste scandaleusement faible. Les principaux pays hôtes n’ont reçu pratiquement aucune aide bilatérale d’autres pays. Les Nations unies et les autres organisations internationales ont désespérément besoin de ressources supplémentaires pour assurer la poursuite des programmes essentiels en cours. Les besoins n’ont jamais été aussi élevés alors que les réfugiés s’appauvrissent et que de nouveaux problèmes graves liés à la protection apparaissent. Les pays qui assument la plus grande part des obligations attendent toujours que d’autres pays apportent une aide véritable.
Malgré l’indignation suscitée par la manière dont les réfugiés et les demandeurs d’asile irakiens sont traités en dehors de la région, les Irakiens qui sollicitent une protection à l’étranger sont toujours aussi mal traités [7]. La situation a même fortement empiré. Des mécanismes coercitifs tels que la suppression de l’aide, pour pousser les réfugiés à retourner dans leur pays, ainsi que le renvoi forcé en Irak et le refus d’accorder le statut de réfugié, sont de plus en plus courants. Un nombre croissant de pays européens renvoient en Irak les demandeurs d’asile déboutés ; c’est notamment le cas de la Suède qui était pourtant auparavant un exemple pour ses voisins européens.
La réinstallation représente une part marginale mais essentielle de la réponse à apporter à la situation. La plupart des pays n’ont pas tenu compte des appels qui leur ont été lancés à maintes reprises pour que cette possibilité soit prise au sérieux, et certains de ceux qui étaient le plus en mesure d’agir n’ont accepté que des quotas restreints. Ainsi, le Royaume-Uni, pourtant l’un des principaux acteurs de l’invasion qui a déclenché la crise des réfugiés, a fixé un quota global de réinstallation de 750 personnes, qui inclut les Irakiens. Notons toutefois que les autorités chiliennes et brésiliennes ont pris des initiatives positives en matière de réinstallation qui méritent d’être saluées.
Amnesty International craint que la passivité de la communauté internationale face à la crise n’érode encore davantage la protection des droits fondamentaux des personnes contraintes de fuir de chez elles en raison de l’insécurité. L’organisation appelle les autorités politiques au plus haut niveau à reconnaître la nature, l’ampleur et l’urgence de la crise et à véritablement s’engager à aider les Irakiens déplacés en prenant les mesures suivantes :
- reconnaître le caractère immédiat de la crise et ses implications à moyen et long terme ;
- fournir de manière urgente et durablement une aide financière accrue ; mettre fin aux pratiques telles que le renvoi forcé qui mettent des vies en danger ;
- mettre fin aux pratiques qui entraînent des retours « volontaires » sous la contrainte ;
- autoriser les réfugiés et les demandeurs d’asile à exercer un emploi rémunéré ;
- et augmenter considérablement les possibilités de réinstallation.
Les pays de la région ont cruellement besoin de cette aide pour pouvoir assumer leurs responsabilités de manière plus efficace et sans être débordés au point de prendre des mesures répressives comme les restrictions à l’entrée sur leur territoire et l’expulsion de personnes terrorisées.
Notes
[1] On estime à deux millions le nombre d’Irakiens vivant dans des pays voisins en tant que réfugiés, et à 2, 7 millions le nombre de ceux déplacés à l’intérieur de l’Irak. Voir : HCR, Iraq : Une récente étude sur le retour montre que peu prévoient de rentrer bientôt, point de presse, 29 avril 2008.
[2] HCR, Déplacement interne en Iraq, point de presse, 8 avril 2008
[3] HCR, Syria Update, mai 2008
[4] Selon le HCR, 134 689 personnes étaient enregistrées comme réfugiés en Syrie en novembre 2007. Source : HCR, Iraq Situation Update, novembre 2007.
[5] HCR, L’UNHCR est confronté à un manque de financement pour ses opérations pour l’Iraq, communiqué de presse, 9 mai 2008
[6] Ibid.
[7] Voir par exemple : HCR, Research Paper No. 144, Fortress Europe and the Iraqi « intruders » : Iraqi asylum-seekers and the EU, 2003-2007 ; ECRE, 2008 Iraq Survey, mars 2008 ; et Amnesty International, Millions in Flight : the Iraqi refugee crisis (MDE 14/041/2007),septembre 2007
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