Irlande du Nord - Murs physiques, barrières mentales
mercredi 30 avril 2008

- Peaceline de Cupar Way, érigée en 1969 dans un quartier ouest de Belfast. À droite, le quartier protestant de Shankill ; à gauche, le quartier catholique de Bombay Street. © Baudouin Massart
Modèles réduits du défunt Mur de Berlin, les peacelines ou « lignes de paix » sont plutôt mal nommées, en ce sens qu’elles attirent davantage la violence qu’elles n’en protègent, ce qu’indique le fait que, depuis le cessez-le-feu de 1994, leur nombre n’a cessé d’augmenter. Pour la seule ville de Belfast, où l’on en compte plus de quarante, il a quasi doublé. Et il en existe aussi, dans une moindre mesure, dans les villes de Derry-Londonderry, Portadown et Lurgan.
Entre 1969 et 1998, les « Troubles » ont fait plus de 3 500 morts (dont 1 800 civils) et quelque 47 000 blessés en Ulster, où vivent aujourd’hui 1,7 million d’habitants. La violence a été omniprésente avec ses processions de paramilitaires catholiques et protestants (IRA, INLA, UVF, UDA-UFF, etc.), ses 16 000 attaques et attentats à la bombe ou encore ses 37 000 fusillades. L’on comprend mieux qu’une barrière se soit dressée entre les Catholiques et les Protestants.
Longtemps, l’on a cru que les « Troubles » étaient le dernier avatar des guerres de religions européennes. Il est vrai, qu’historiquement, le terme « protestant » désigne les descendants des colons écossais, tandis que le terme « catholique » fait référence aux « indigènes ». Avec le temps, cette terminologie a consacré un clivage socio-économique, synonyme de ségrégation. Ainsi, les Catholiques, identifiables grâce à leur cursus scolaire, n’étaient jamais prioritaires dans l’accès à l’emploi. Aujourd’hui, l’appartenance est plutôt ethnico-communautaire, le fondement religieux s’étant étiolé au fil de l’Histoire.
Un « Catholique » sera appelé « nationaliste » ou « républicain », parce que partisan du rattachement de l’Irlande du Nord à la République d’Irlande. En face, les « Protestants-loyalistes-unionistes » désignent ceux qui souhaitent voir l’Ulster rester dans le Royaume-Uni. Bien entendu, il y a des radicaux et des modérés. Il en est même qui s’affirment « Nord-Irlandais ». Le vécu d’une communauté varie en fonction du quartier de résidence : pauvre ou riche, « à risques » ou non, voisin ou distant de « Ceux-d’En-Face ». Autant d’éléments intervenants dans la perception de l’Autre.
Les peacelines
Apparues dès le début du conflit, les peacelines – aussi appelés peacewalls – sont un des outils de pacification élaborés par les forces de l’ordre. Elles ont été érigées aux points les plus chauds, où les deux communautés s’affrontaient avec force jets de pierres, de cocktails Molotov et autres bombes artisanales. Pour mettre fin à ces violences, les forces de sécurité ont d’abord installé des barbelés et des chevaux de frise avant de se déployer sur ces interfaces. Elles sont alors devenues des cibles de choix. Aussi, pour réduire les pertes, les autorités ont-elles jugé préférable d’ériger de véritables barrières physiques. Climat ségrégationniste aidant, ces barrières temporaires sont devenues permanentes. Par définition, elles sont infranchissables, sauf en quelques rares endroits où un sévère contrôle social a remplacé les checkpoints. D’étroits passages autorisent les piétons à franchir la « frontière ». Quelques routes permettent aux voitures d’aller et venir. Mais, la nuit venue, les portes se referment.
Il existe une grande variété de peacelines : en briques, sous la forme de parois ou de palissades métalliques, voire de tôles superposées. Des barbelés à lames de rasoir sont parfois placés au sommet. Certaines peacelines ont poussé avec le temps et se composent de plusieurs de ces matériaux : mur de trois mètres de haut au-dessus duquel ont été rajoutés trois mètres de grillage, suivant la logique des couches géologiques. D’autres courent sur plusieurs centaines de mètres, atteignant parfois le kilomètre. Il s’agit de se protéger de « l’Autre ».
Avec le renouveau touristique que connaît Belfast – passée au « Top 10 » des destinations à la mode, ces « murs de la honte » sont devenus des incontournables. Des visites guidées sont organisées où l’on peut se faire raconter les affrontements par d’anciens prisonniers de groupes paramilitaires catholiques ou protestants reconvertis en guides. Bien sûr, le propos n’est pas neutre. Du côté protestant du mur, un loyaliste vous expliquera ce qui s’est passé et vous donnera sa version. Côté républicain, votre guide sera inévitablement catholique.
Frontières urbaines

- Un mural de Bobby Sands, militant républicain de l’IRA mort en détention lors des grèves de la faim de 1981. Elle couvre une façade du siège du Sinn Fein dans le quartier catholique de Falls. © Baudouin Massart
Les peacelines ne sont qu’une des variantes des nombreuses frontières intra-urbaines qui délimitent les quartiers catholiques et protestants. Parfois, les habitants parlent d’interfaces. Il en existe trois sortes : l’enclave, la frontière nette et radicale (la peaceline) et la zone tampon, constituée d’une communauté mixte séparant les deux communautés. Une interface est difficilement discernable lorsqu’il s’agit d’une route ou d’un coin de rue. Toutefois, les drapeaux ou les couleurs des bordures des trottoirs peuvent aider à identifier l’appartenance communautaire d’un quartier. Sans oublier les inévitables fresques murales peintes à la gloire des mouvements paramilitaires et de leurs martyrs.
De manière générale, les peacelines et les interfaces conditionnent les déplacements dans la ville, que ce soit à pied ou en transport en commun. On hésite encore à s’aventurer dans le fief de l’autre communauté.
Ébauche de passerelles
Néanmoins, en certains endroits, des « espaces partagés » se développent. On voit ainsi apparaître sur certaines interfaces des pôles sociaux (formation, emploi, services de proximité, centres de santé), des pôles économiques (centres d’entreprises) ou encore des pôles culturels (associations d’artistes).
Regroupant plus de 30 associations actives sur les interfaces, le Belfast Interface Project œuvre à leur redéveloppement. Il y a fort à faire, d’autant que les interfaces possèdent toutes les caractéristiques des quartiers en crise : taux de chômage élevé, logements insalubres, accès restreint aux services (emplois, magasins, loisirs, social, etc.), environnement dégradé, sentiment d’insécurité, drogue, violence…
À l’Ouest de Belfast, le Stewartstown Road Regeneration Project s’est implanté sur une partie de la peaceline séparant le quartier loyaliste de Suffolk du quartier nationaliste de Lenadoon. Outre le supermarché, un nouvel immeuble (le 124 Stewartstown Road) abrite, à l’étage, des services sociaux des deux communautés et accueille, au rez-de-chaussée, des commerces et un bureau de poste. Il possède deux entrées : l’une côté protestant, l’autre côté catholique. Dernièrement, une crèche pouvant accueillir 50 enfants à également été construite sur ce site. Certains éléments de la peaceline ont été conservés pour raisons de sécurité, mais les changements vont dans le bon sens.
Au Nord de la Ville, le North City Business Centre a pris place sur la peaceline de Duncairn Gardens. Il tente de revitaliser ce quartier qui compte l’un des taux de chômage les plus élevés de Belfast Nord. Avant, Duncairn Gardens comptait des maisons de chaque côté de la route. Aujourd’hui, la plupart sont remplacées par des unités de production industrielle et des PME. Elles ont été créées en partant du principe que les travailleurs pourront venir tant du quartier protestant que du quartier catholique. À terme, toutes les maisons disparaîtront. Duncairn Gardens fonctionnera comme un espace partagé, mais aussi comme une barrière. Composé uniquement d’industries et de commerces, il permettra à chacune des deux communautés de ne plus être visible de l’autre, tout en créant des emplois et des retombées économiques profitables aux deux côtés. De cette manière, le brassage se fera progressivement.
Enfin, en maints endroits, des projets artistiques sont menés dans une optique de régénération et de rénovation des espaces publics. La consultation et la participation des communautés sont indispensables pour mener ces processus à bien, en particulier lorsqu’on remplace des fresques murales à connotation politique par d’autres totalement neutres. La culture et les arts participent ainsi du processus de réconciliation.
Des murs tombent ?
Le 5 février 2008, les quotidiens News Letter et Belfast Telegraph évoquaient une étude selon laquelle 81 % de personnes seraient favorables à la destruction de peacewalls. L’enquête avait été menée auprès de 1 037 personnes vivant le long de trois peacelines : Falls/Shankill à l’ouest de la ville, Short Strand/Templemore Avenue à l’est et Tiger Bay/Antrim Road au nord. Les mentalités évoluent donc rapidement. Toutefois, les habitants n’estiment pas qu’il y ait urgence. On notera aussi que les personnes qui s’opposent à ce qu’on abatte ces murs mettent en avant le classique « sentiment d’insécurité » si cher à nos sociétés.
Baudouin Massart. Journaliste, auteur d’Un été à Belfast, L’Harmattan (Carnets de ville), 2005.
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