Zimbabwe *
vendredi 13 septembre 2002, par Eva Noack, Laura Lhoir
ZIMBABWE : les défenseurs des droits humains pris pour cible
A gauche : Les murs du bureau du MDC (opposition) à Bulawayo, ravagé par un incendie, portent les graffitis provocateuers de ce parti. © DR
A droite : La police antiémeutes frappe un manifestant dans un faubourg de Harare, la capitale zimbabwéenne, au cours d’un mouvement de protestation populaire contre la hausse du prix des denrées alimentaires (octobre 2000). © Reuters
Août 2002
Le 29 août 2002, le docteur Frances Lovemore, Directrice Médicale de l’ONG Amani Trust, une des principales ONG des droits de l’homme au Zimbabwe, a été arrêtée à Harare. Elle a été accusée « de publication ou communication de fausses déclarations préjudiciables à l’Etat ». Cette accusation fait apparemment suite à des reportages récents qui ont mentionné le travail d’Amani Trust avec les victimes de torture. Dans le « Daily Telegraph » du 25 août 2002, Docteur Lovemore déclarait : « les hommes de Mugabe emploient le viol comme outil de vengeance ». Elle a été libérée le 30 août et toutes les charges contre elle se sont révélées insuffisantes.
Dans la nuit du 22 août 2002, le bureau de Harare de Voice of the People (VOP), l’une des deux radios indépendantes du Zimbabwe, a été bombardé au milieu de la nuit. Voice of the People a continué à émettre malgré les lois restrictives visant les médias qui ont été adoptées en 2002 ; elle diffuse ses émissions sur ondes courtes à partir des Pays-Bas.
Le gouvernement a aussi intensifié son harcèlement du pouvoir judiciaire, comme le montrent plusieurs agressions récentes contre des magistrats. Selon les informations reçues, le 16 août 2002, dans la ville de Chipinge, province de Manicaland (dans l’est du pays), un groupe composé, semble-t-il, d’anciens combattants a pénétré dans un complexe abritant des bâtiments officiels et s’est emparé de Walter Chikwanha, juge de district, le traînant hors du tribunal où il siégeait avant de l’agresser. Aucune arrestation n’a été effectuée dans le cadre de cette affaire qui aurait un lien avec le refus du juge Chikwanha de donner suite à une demande de l’État de placer en détention provisoire cinq membres du Movement for Democratic Change (MDC, Mouvement pour le changement démocratique), accusés, avec deux autres personnes, d’avoir brûlé deux tracteurs appartenant à l’État à Chipinge. Après leur libération, les cinq accusés en question ont de nouveau été arrêtés, mais le juge Chikwanha a refusé d’ordonner leur mise en détention, estimant que l’État n’apportait pas suffisamment de preuves pour justifier une telle mesure. Le 26 août, une semaine à peine après l’agression du juge Chikwanha, Geoffrey Gwaka, juge du district de Zaka, était frappé de 26 coups de couteau à l’intérieur de bâtiments officiels. Son agression serait liée aux jugements qu’il aurait récemment rendus dans des affaires impliquant des partis politiques. Il est toujours hospitalisé à l’hôpital de Zaka.
Informations générales
Lors de la dernière élection présidentielle, le président Robert Mugabe n’a pas hésité à recourir à la violence pour rester au pouvoir : on a assisté à des mesures de harcèlement, à des arrestations arbitraires, à des agressions et à des assassinats visant à écarter toute personne se mettant en travers de son chemin. Ces graves violations des droits humains font partie d’une campagne politique qui vise à supprimer toute opposition. Pour le seul mois de novembre 2001, on a dénombré six assassinats à caractère politique et 115 cas de torture. Depuis, Amnesty International reçoit quotidiennement des informations faisant état d’agressions et de tortures. L’indépendance du pouvoir judiciaire est constamment menacée et la presse indépendante est la cible de mesures d’intimidation se traduisant par l’arrestation arbitraire de journalistes et par des tentatives visant à empêcher la diffusion des journaux. Le gouvernement a introduit de nouvelles lois draconiennes qui punissent de peines d’emprisonnement la désobéissance civile non violente, les critiques à l’égard du président et les atteintes à l’ordre public et qui criminalisent toute activité journalistique non autorisée par l’État. Une délégation d’Amnesty International s’est récemment rendue au Zimbabwe et y a rencontré des victimes de torture, des militants en faveur des droits humains, des exploitants et des ouvriers agricoles, des membres du ZANU-PF et du parti d’opposition Movement for Democratic Change (MDC, Mouvement pour le changement démocratique), ainsi que des membres de la police nationale et des forces armées. L’une des affaires les plus alarmantes est celle d’Augustus Chacha, un jeune militant du MDC qui souhaitait rencontrer la délégation d’Amnesty International et dont le corps a été retrouvé dans un réservoir du village de Gonye, près de la ville de Mberengwa. Aucune inculpation n’a été prononcée dans le cadre de cette affaire, mais la famille estime qu’il s’agit d’un assassinat à caractère politique. Le gouvernement zimbabwéen utilise les services d’une milice, informelle mais financée par l’État. Celle-ci déplace les ouvriers agricoles et agresse des membres présumés de l’opposition pour le compte de l’État. Des « vétérans » (anciens combattants de la guerre d’indépendance) et des sympathisants du ZANU-PF – coordonnés, semble-t-il, par la Central Intelligence Organization (CIO, Organisation centrale de renseignements) – ont enlevé un homme près de Chimanimani, dans le nord-est du Zimbabwe. Ce dernier et un ami ont été battus à coups de fouet, de poing et de câble électrique jusqu’à ce qu’ils perdent connaissance. Puis les agresseurs ont uriné sur leur visage et leur ont jeté du sable dans les yeux tout en les interrogeant sur leurs activités au sein du MDC. Enfin, ils ont placé les deux hommes sur la route, devant les roues d’un camion, et menacé de les écraser s’ils ne faisaient pas allégeance au ZANU-PF.
Légende photo : Les murs du bureau du MDC (opposition) à Bulawayo, ravagé par un incendie, portent les graffitis provocateurs de ce parti. © DR
Légende photo 3 Légende photo : La police antiémeutes frappe un manifestant dans un faubourg de Harare, la capitale zimbabwéenne, au cours d’un mouvement de protestation populaire contre la hausse du prix des denrées alimentaires (octobre 2000). © Reuters
Légende photo 2 Les homosexuels ciblés par le pouvoir.
Poliyana Mangwiro et Keith Goddard, militants de Gays and Lesbians of Zimbabwe (GALZ, Gays et lesbiennes du Zimbabwe). Des membres du GALZ ont été victimes de harcèlement – ils ont notamment été menacés de violences et de poursuites judiciaires – en raison de leur action en faveur des droits des lesbiennes et des gays au Zimbabwe.
Informations générales
Certains gouvernements, outre qu’ils s’emploient à exclure les lesbiennes et les gays de la culture locale, les considèrent tout simplement comme indignes d’appartenir à l’espèce humaine. Ainsi, en 1995, Robert Mugabe, président du Zimbabwe, qualifiait les gays d’êtres « sous-humains », déclaration qui créait les conditions de la torture et d’autres formes de mauvais traitements. En effet, si cette population est « sous-humaine », comment peut-elle prétendre à des droits humains ? Le déni d’humanité est une première étape qui ouvre la voie aux traitements cruels, inhumains ou dégradants.
REPÈRES
République du Zimbabwe CAPITALE : Harare SUPERFICIE : 390 759 km2 POPULATION : 12,9 millions LANGUE OFFICIELLE : anglais PEINE DE MORT : maintenue
Situation des droits humains en 2001
La situation des droits humains au Zimbabwe n’a pas cessé de se détériorer et les violences de s’aggraver au fur et à mesure que le pays se rapprochait de l’élection présidentielle prévue au cours de l’année 2002. Des informations nombreuses et concordantes faisaient état d’expulsions forcées, d’arrestations arbitraires, de passages à tabac, d’actes de torture et d’assassinats politiques ; ces agissements s’inscrivaient dans le cadre d’une entreprise de répression délibérée soutenue par l’État et dirigée contre les opposants au gouvernement ou à sa politique. L’ensemble du pays était apparemment touché par ces violences, qui se sont encore intensifiées à l’approche de plusieurs élections partielles et à l’occasion d’occupations de fermes. La plupart de ces violences étaient le fait de groupes de « vétérans » (anciens combattants de la guerre d’indépendance) armés et soutenus par la police et l’armée, et d’autres sympathisants de la Zimbabwe African National Union-Patriotic Front (ZANU-PF, Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique, le parti au pouvoir) agissant en toute impunité. D’après des témoignages de plus en plus nombreux, la police ne se contentait pas de rester passive lors des attaques menées par les « vétérans » et autres partisans de la ZANU-PF ; elle y prenait souvent une part active. Les atteintes à la liberté d’expression se sont multipliées au fil des mois. Des journalistes et des avocats ont été arbitrairement arrêtés, battus, torturés et menacés pour avoir rendu compte de problèmes politiques ou de la situation des droits humains dans le pays, ou parce qu’ils représentaient des victimes d’exactions.
Histoire
Ce pays voisin de l’Afrique du Sud s’appelait la Rhodésie du Sud avant son indépendance. En 1985, alors que les Britanniques voulaient le décoloniser, les dirigeants de la minorité blanche prirent les devants et annoncèrent eux-mêmes l’indépendance. Ils voulaient garder le pouvoir et ne pas avoir à le partager avec la majorité noire. Un long conflit s’en est suivi. Les pressions internationales et surtout les mouvements de guérilla ont abouti à une véritable indépendance en 1980 et à un accord constitutionnel avec la minorité blanche. Le pays a dès lors été dirigé par Robert Mugabe, le dirigeant de la plus puissante organisation noire. Beaucoup de Blancs sont restés. Pendant toutes les années quatre-vingt, le pouvoir a tenté en vain de former un parti unique. En 1990, le pays a changé sa politique économique (privatisation d’entreprises d’État, réduction du nombres des fonctionnaires). On a constaté une baisse de la tension politique. Doté d’un bon potentiel agricole, le Zimbabwé dispose également de ressources en minerais : platine et chrome en particulier.
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