Turquie *
vendredi 13 septembre 2002, par Eva Noack, Laura Lhoir

TURQUIE : des enseignants kurdes mis en prison et torturés !
MAI 2002
Onze enseignants et membres du syndicat d’enseignants Egitim-Sen ont été remis en liberté par les autorités et sont à présent en instance de jugement. D’après certaines informations, ils auraient été victimes d’actes de torture ou d’autres formes de mauvais traitements au cours de leur détention dans les locaux de la police de Mardin. Le 10 mai 2002, ils ont été inculpés d’avoir « participé à une réunion illégale et enfreint la loi antiterroriste ». Sermin Erbas, Abdul Aziz Yücedag, Nurettin Demir, Faruk Kiliç, Mahmut Kuzu et Ahmet Ökten ont été libérés le 14 mai. Ils doivent être jugés en septembre. Yakup Basboga, Zübeyir Avci, Lokman Koçhan, Mahsun Bilen, Mikail Bülbül et Abdul Kerim Kosar ont quant à eux été mis en liberté le 3 juin, également dans l’attente de leur procès. D’après leur avocat, les appels lancés par Amnesty International pourraient être à l’origine de la rapidité avec laquelle ils ont été libérés. Après leur arrestation, le 7 mai, par des représentants des forces de sécurité, ils ont été placés en détention dans les locaux de la section antiterroriste du siège de la police de Mardin, où ils auraient été victimes d’actes de torture et de mauvais traitements. D’après les informations recueillies, ils ont été entièrement déshabillés, passés à tabac, soumis à un jet d’eau froide sous haute pression et accusés d’appartenir à un groupe d’opposition armé interdit, le KADEK, autrefois connu sous le nom de Partiya Karkeren Kurdistan (PKK, parti des travailleurs du Kurdistan). Les hommes auraient eu les testicules comprimées. Tous auraient été contraints de rester debout face au mur dans un couloir pendant trois jour, la tête couverte d’un sac en toile. Durant ces trois jours ils auraient également été privés de sommeil, forcés d’écouter de la musique à un haut volume sonore, et n’auraient reçu qu’un morceau de pain en guise de nourriture. Il semble que les syndicalistes aient été appréhendés par les forces de sécurité dans la soirée du 7 mai alors qu’ils étaient en train de boire le thé et de discuter de littérature kurde chez l’un d’entre eux. Chacun d’eux a été reconduit à son domicile où ses magazines, journaux et livres ainsi que du matériel informatique ont apparemment été confisqués. La réforme de la Loi relative à l’enseignement des langues étrangères, adoptée le 8 août 2002 par le Parlement turc, prévoit l’enseignement des langues, y compris le kurde. Toutefois, les autorités ont refusé jusqu’à présent l’enseignement dans cette langue et les poursuites judiciaires engagées contre les personnes arrêtées pour l’avoir revendiqué suivent leur cours.
INFORMATIONS GÉNÉRALES
L’interdiction de la langue kurde est en train d’être levée en Turquie, sous la pression de l’Union Européenne. Pourtant, malgré les discours rassurants, les pratiques restent les mêmes. Dans plus de 30 villes et 22 universités, près de 15 000 étudiants ont signé une pétition réclamant un enseignement du kurde. 2000 de ces pétitionnaires ont été placés en garde à vue, tandis que 120 personnes ont été emprisonnées. De plus, un grand nombre de professeurs et d’étudiants signataires de cette pétition ont été sanctionnés par les directions de leurs universités. Rien qu’à l’Université d’Istanbul, 30 étudiants ont été expulsés et 38 autres écartés pour deux semestres.
Fatma Tokmak et son fils de 2 ans ont été torturés à plusiuers reprises en 1996. © Radikal-online
La torture toujours répandue en Turquie
S’il est rare que des actes de torture soient signalés dans les prisons, il semble que la torture soit régulièrement pratiquée dans les locaux de la police et de la gendarmerie, pour arracher aux victimes des « aveux » et des informations sur des organisations illégales, pour les amener à travailler comme informateurs en les intimidant, ou pour sanctionner sommairement leur soutien présumé à des organisations illégales. D’après les informations recueillies par Amnesty International, les méthodes de torture employées en Turquie consistent, entre autres, à passer les détenus à tabac, à les dénuder entièrement et à leur bander les yeux, à les exposer à un jet d’eau glacée sous haute pression, à les suspendre par les bras ou par les poignets attachés derrière leur dos, à leur infliger des décharges électriques, à leur asséner des coups sur la plante des pieds, à les menacer de mort et à leur faire subir des violences sexuelles.
REPÈRES
République turque CAPITALE : Ankara SUPERFICIE : 779 452 km2 POPULATION : 67,6 millions LANGUE OFFICIELLE : turc PEINE DE MORT : abolie en pratique
Situation des droits humains en 2001
Des milliers de prisonniers ont été maintenus à l’isolement de manière prolongée dans des conditions assimilables à un traitement cruel, inhumain ou dégradant, tandis que les prisons de haute sécurité de type F suscitaient une polémique de plus en plus vive. Des pressions accrues ont été exercées sur les défenseurs des droits humains : ils ont été la cible d’actes de harcèlement, de menaces de mort, d’arrestations et de poursuites, et des sections d’associations de défense des droits humains ont été fermées. De nombreuses personnes ont été emprisonnées pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression, en particulier celles qui avaient exprimé leur opinion sur la question kurde, les prisons de type F ou le rôle de l’islam. La torture en garde à vue demeurait une pratique systématique, et les tortionnaires étaient rarement déférés à la justice. Deux responsables politiques kurdes ont « disparu » pendant leur détention par la gendarmerie. Des dizaines d’assassinats politiques ont été signalés ; dans certains cas, il s’agissait peut-être d’exécutions extrajudiciaires. Le moratoire de facto sur les exécutions a été maintenu.
Histoire
Mi-oriental, mi-occidental, la Turquie abrite une grande diversité de cultures (turque, slave, latine) et son identité nationale est menacée par la présence de fortes minorités. Face à leurs revendications, la principal réponse de l’État turc, dominé par l’armée, est la violence. Ainsi sa lutte contre les Kurdes a fait, en moins d’un siècle, plus de 20 000 morts et des millions de réfugiés. La Turquie a connu, depuis la Seconde Guerre mondiale, une succession de régimes civils et militaires. À partir de 1968, des difficultés économique croissantes touchent les ouvriers, notamment kurdes et arméniens, qui s’organisent en mouvements d’opposition. Sévèrement réprimée par l’armée, cette contestation dégénère en une vague d’actions terroristes se réclamant du communisme comme du nationalisme. Elle est menée à grande échelle, car les organisations comptent plusieurs milliers de combattants. Ainsi le Parti de travailleurs de Kurdistan (PKK), l’Armée secrète arménienne pour la liberation de l’Arménie (ASALA) ou l’Organisation de la gauche révolutionnaire (Dev Sol) disposent de moyens financiers importants grâce au trafic de drogue et au soutien de pays voisins : Syrie, Arménie, Iran, Irak. En 1980, le coup d’État militaire marque le début d’une répression féroce contre ces groupes. Leurs directions sont décapitées, leurs membres exilés. Le terrorisme s’en prend alors aux symboles turc à l’étranger : avions, ambassades... À partir de 1983, des éléments de démocratisation sont apparus. Cette évolution s’est confirmée par la suite. Mais les attentats organisés par les séparatistes du Parti de travailleurs du Kurdistan (PKK), vivement réprimés par l’armée, ont crée à nouveau une vive tension. En 1998, la cour constitutionnelle interdit le Parti islamique de Necmettin Erbakan, de plus en plus populaire. En 1999, le chef de la guérilla kurde, Abdullah Ocalan, est capturé au Kenya et extradé vers la Turquie. A l’issue de son procès, il est condamné à mort. La même année, Istanbul est secouée par un tremblement de terre indice 7,4 sur l’échelle de Richter. L’année 2000 est marquée par l’élection d’Ahmet Necdet Sezer, premier président de la République à n’appartenir ni à la classe politique traditionnelle, ni à l’armée. Il se prononce pour la démocratisation du régime. Le gouvernement intensifie en 2001 sa répression contre les islamistes. Malgré la candidature du pays à l’Union Européenne et ses efforts pour se conformer aux exigences européennes en matière de droits humains, la Turquie n’a toujours pas pu régler le problème kurde ni celui des conditions de détention des prisonniers d’extrême gauche.
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