La délégation d’Amnesty International à Al Jeneina s’est rendue dans un camp de personnes déplacées à Sissi, à une quarantaine de kilomètres de la ville d’Al Jeneina.
Sur la route, la délégation a vu les sites de plusieurs villages détruits en totalité par des incendies et envahis par la végétation. Nous avons vu des chameaux, des chèvres et du bétail que des nomades faisaient paître là où auparavant il y avait des villages d’agriculteurs. On nous a dit que les chèvres et le bétail avaient très probablement été volés dans les villages incendiés.
En chemin, la délégation a rencontré un groupe de femmes déplacées qui étaient allées ramasser du bois et rentraient à pied au camp d’Al Jeneina. Au moment où la délégation s’apprêtait à leur parler, un cavalier nomade est apparu, proférant des menaces à leur encontre pour avoir ramassé du bois sur ce qu’il a appelé « ses terres ». À échelle réduite, cela illustre les tensions actuelles entre communautés nomades et fermiers qui coexistaient auparavant.
Dans le camp de Sissi, la délégation a parlé avec un groupe important de chefs ainsi qu’avec des femmes. Le camp compte actuellement environ 11 600 personnes originaires de 53 villages et 106 cheikhs ; beaucoup sont arrivés au camp après que leurs maisons ont été brutalement attaquées et détruites entre décembre 2003 et février 2004. La délégation a écouté les récits des atrocités ayant conduit ces hommes et ces femmes à fuir leurs villages. Les personnes déplacées nous ont raconté que leurs villages avaient été bombardés par des avions et que parmi les attaquants se trouvaient des hommes en uniforme de l’armée ou des Forces de défense populaire.
La population semble encore traumatisée par cette expérience et ne croit ni à la capacité ni à la volonté du gouvernement de les protéger, bien que les autorités aient déjà augmenté clairement le nombre de policiers et de patrouilles de police à l’intérieur et autour de Sissy.
Les habitants du camp se sentent « assiégés » et dans une situation « pire que s’ils étaient en prison. » Ils ont déclaré que de nombreux Janjawid se trouvaient dans les environs et que la police n’intervenait pas lorsque des hommes armés pénétraient dans le camp et pillaient les personnes déplacées. Les hommes ont déclaré ne pas pouvoir quitter le camp de crainte d’être tués ; les femmes s’aventurent, elles, hors du camp pour ramasser du bois par exemple, mais elles sont souvent frappées ou fouettées par ces cavaliers.
Selon les informations données à la délégation, de février 2004 à ce jour, 76 femmes ont été violées, dont deux récemment, alors qu’elles étaient parties chercher du bois ; huit se sont retrouvées enceintes après avoir été violées. Personne n’a rapporté les faits à la police, le sentiment prédominant étant que les auteurs présumés avaient le soutien de la police. Au lieu de cela, la majorité des victimes de viols ont changé de camp à Al Jeneina pour éviter d’être reconnues et de se retrouver mises à l’écart. La délégation n’a constaté aucun service de soutien, médical ou social pour les victimes de viols dans le camp.
En se rendant au camp, la délégation est tombée sur un groupe d’une quarantaine de personnes déplacées qui s’étaient construites un abri de fortune avec des bâches en plastique juste à côté d’un poste de police récemment installé et comprenant quatre-vingt policiers, près de Habila Kanare. Malgré tout, ces personnes déplacées ne se sentaient pas en sécurité la nuit ; elles ne sont restées là que quelques nuits, le temps de récolter un peu de millet sauvage et de ramasser des roseaux et du bois avant de regagner leur camp dans la ville d’Al Jenaina.
La plupart de ces personnes déplacées venaient de villages proches de Habila Kanare, ces villages détruits ou brûlés vus un peu plus tôt par la délégation. La délégation a parlé avec un certain nombre de femmes qui ont redit dans les termes les plus forts qu’elles étaient terrifiées ; elles voulaient regagner aussi vite que possible leur camp en ville et ne s’étaient aventurées hors du camp qu’en raison de leur besoin désespéré en nourriture, jonc et bois.
La délégation s’est entretenue avec plusieurs dizaines de personnes déplacées dont aucune ne se sentait en sécurité ; toutes ont affirmé qu’elles ne faisaient pas confiance au gouvernement et qu’elles n’avaient pas le sentiment que le gouvernement avait fait suffisamment d’efforts pour assurer la protection de leurs droits, que ce soit dans le passé ou aujourd’hui.
Une seconde délégation est allée dans la ville de Nyala ; elle s’est entretenue avec les autorités et s’est rendue dans un centre de détention.
Amnesty International a recommandé de mettre en œuvre les points suivants :
Établir des objectifs précis permettant de parvenir à un règlement :
En finir avec les « mesures visant à parer au plus pressé » au Soudan :
tandis que les crises s’enchaînent, captant tour à tour l’attention et les
ressources de la communauté internationale, les coûts humains et politiques
rendent cette approche intenable. Il convient de mettre à profit les leçons
tirées des solutions politiques mises en œuvre dans le cadre d’autres
conflits au Soudan. La communauté internationale doit apporter son soutien
aux processus de paix de Naivasha et d’Abuja, en veillant à ce qu’ils
s’articulent autour du respect, de la protection et de la promotion des
droits humains.
Organiser le retour : compte tenu du « nettoyage ethnique » dont le
Darfour a été le théâtre, l’opération humanitaire doit avoir pour objectif
final le retour volontaire, en toute sécurité, des populations ; en
conséquence, il importe d’assurer rapidement sur le terrain des conditions
de sécurité qui leur permettront de rentrer sous les auspices des Nations
unies.
Soumettre à l’obligation de rendre des comptes : il faut briser le cycle
du déni et de l’impunité qu’entretient le gouvernement soudanais ; sans
justice, la paix restera utopique.
Pratiquer le « naming and shaming » (nommer et dénoncer) et soumettre à l’obligation de rendre des comptes
La commission d’enquête avalisée par le Conseil de sécurité des Nations
unies doit se voir attribuer une mission bien définie :
* mener des enquêtes sur les homicides, notamment en procédant à des examens
médicolégaux dans les charniers présumés, recenser de manière systématique
les violences sexuelles et les viols, établir la liste des personnes tuées
et la carte exhaustive des villages détruits ;
* établir la gravité des crimes, c’est-à-dire déterminer si des actes de
génocide ont été commis ;
* identifier les auteurs présumés et déterminer les responsabilités sans
tenir compte de la position ni du rang ;
* préciser le dispositif par lequel les auteurs présumés seront tenus de
répondre de leurs actes.
Le Joint Implementation Mechanism (JIM, mécanisme d’application du plan
d’action adopté conjointement par le Soudan et l’ONU) doit fixer les
dispositifs à même de garantir que toute personne impliquée dans des
atteintes aux droits humains ne puisse pas intégrer les forces de sécurité.
En effet, selon bon nombre d’allégations, des Janjawid seraient incorporés à
la police et aux forces armées.
Il est tout aussi essentiel de dénoncer les atteintes aux droits humains
que d’apporter une assistance humanitaire ; le gouvernement du Soudan se
doit de proroger la mesure encourageante par laquelle il a accordé un accès
illimité aux organisations non gouvernementales (ONG) de défense des droits
humains.
Tenir les promesses
Renoncer au concept de « zones sûres », qui ne permet pas d’assurer la
sécurité de la population, pour s’attacher à évaluer si le gouvernement
tient ses promesses de rétablir la sécurité dans l’ensemble du Darfour.
Assurer la présence dans chaque district de nombreux observateurs de
l’Union africaine (UA) chargés de surveiller la situation.
Aider les forces de sécurité soudanaises à agir dans le respect des
engagements internationaux en matière de droits humains.
Les Nations unies, et plus particulièrement le Haut-Commissariat aux
droits de l’homme, doivent renforcer leurs moyens de surveillance afin de
compléter et soutenir le travail de l’UA.
Élaborer un arsenal de mesures dissuasives et incitatives
Des indicateurs concrets doivent intégrer un mécanisme qui mettra en œuvre
les mesures suivantes si aucun progrès n’est constaté :
* mise au point d’un dispositif obligeant les auteurs présumés d’atteintes
aux droits humains à rendre des comptes : à ce jour, les discussions sur
l’impunité braquent les projecteurs sur les simples soldats. Pour réorienter
le débat et briser le cycle du déni et de l’impunité, le Conseil de sécurité
de l’ONU doit mettre en place un dispositif à même d’atteindre le sommet de
la hiérarchie.
* extension de l’actuel embargo sur les armes au gouvernement soudanais.
Si des avancées concrètes et importantes sont réalisées en matière de
sécurité et de respect des droits humains, il faudra :
* mettre en œuvre une assistance internationale de grande ampleur pour
permettre aux populations sédentaires et nomades de rentrer chez elles et de
se réinstaller dans leurs régions d’origine.




