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On nous a volé nos parents, il faut que nous sachions comment et pourquoi.

Mariana Perez. Argentine.

lundi 29 septembre 2003, par Françoise Guillitte

Mariana a récemment retrouvé son frère, enlevé par les militaires juste après sa naissance dans un centre de détention clandestin, grâce aux » Grand-mères de la Place de Mai » auprès desquelles elle travaille activement.

L’histoire commence en 1977, à Buenos Aires, avec le coup d’état militaire. Tous les « montoneros » « disparaissent ». Mes parents étaient « montoneros », ils disparurent comme tous les autres. Ma mère, étudiante en médecine, était enceinte de 8 mois, de mon frère. Moi j’avais 15 mois. Mon père tenait un petit magasin de papeterie. C’est là que des militaires sont venus le chercher. Ils sont revenus ensuite avec des camions de l’armée et ont volé tout ce qu’il y avait dans la boutique, les cahiers, les cotillons… Ils ont enlevé ma mère à la maison. Les militaires ont dit à ma mère que les grands-parents prendraient soin de moi.

Ma mère a téléphoné à ma grand-mère une semaine après son enlèvement, et lui a dit au téléphone, apparemment sous la menace : « je me suis trompée, ne fais rien, ne mène pas d’enquête ». Plus tard, un militaire a appelé ma grand-mère maternelle et lui a déclaré que ma mère serait libérée 6 mois plus tard. Moi, j’étais chez mes grands-parents paternels.

En 1981, grâce à des témoignages recueillis par les « Grand-mères de la Place de Mai » (« Las Abuelas de la Plaza de Mayo ») , nous avons appris que ma mère avait été emmenée à l’ESMA , qu’elle y avait donné naissance à mon frère le 15 novembre 1978, et qu’elle y avait passé 4 ou 5 jours avec son bébé.

Ma grand-mère, Rosa Roissinblit est devenue vice-présidente des « Grand-mères de la Place de Mai ». Moi j’ai grandi avec elle, je l’ai accompagnée dans son combat. Très vite, j’ai commencé à travailler avec les « Grand-mères ». J’assurais des permanences au bureau. A chaque fois que quelqu’un venait apporter un témoignage, des informations, nous espérions obtenir un renseignement qui puisse nous donner, peut-être, une piste qui nous conduise à mon frère.

En avril 2000, enfin, un jeune homme, agent civil des Renseignements des Forces armées, est venu apporter des informations sur ma mère. Nous avons alors entamé une enquête plus ciblée pour retrouver mon frère.

Pourquoi s’obstiner après que 21 années se soient écoulées ?

Pour nous, seule la vérité doit prévaloir. Nous avons lutté toutes ces longues années justement pour qu’elle éclate. La vérité, même tragique, vaut mieux que le mensonge. Et maintenant nous n’avons plus peur. D’ailleurs il existe aujourd’hui un large consensus en Argentine et au plan international, sur le droit de ces enfants à récupérer leur véritable identité.

Un peu plus tard, une femme, appartenant à la » nouvelle famille » de mon frère ou amie très proche de celle-ci, est venue voir les « Grand-mères ». Nous avons ainsi découvert qui était mon frère, où il travaillait etc… Depuis 1996, sans le connaître, je lui écrivais des lettres. Cette fois, je suis allée le voir à son travail, dans une cafétéria, d’abord sans me faire reconnaître. Ensuite, j’y suis retournée, et je lui ai parlé, je lui ai laissé un livre avec des photos des « disparus ». L’après-midi même, il se présentait au bureau des « Abuelas » pour faire effectuer une analyse génétique. Il n’y eu plus de doute. C’était bien de mon frère. Son » père adoptif » connaissait ma mère. Il l’a laissée avoir son bébé dans l’intention de le lui prendre ensuite. Il a fait « disparaître » ma mère après la naissance.

Mon frère se débat aujourd’hui encore dans ses contradictions : parfois il accepte la vérité, puis il la repousse, il nie être mon frère. Nous nous ressemblons pourtant tellement. Lui a été élevé dans le mensonge et l’illégalité. Il lui est très difficile d’accepter son histoire.

Nous essayons malgré tout de nous réinventer une relation de frère et sœur.

Son « père » adoptif est maintenant en prison, pour enlèvement d’enfant, pour « appropriation » illégale. Mon frère a en effet repris sa véritable identité. Sa « mère » a été libérée, pour raison de santé, mais se trouve maintenant en résidence surveillée, Elle a 55 ans. Mon frère ne voulait pas que ma grand-mère dépose plainte contre ses « parents » adoptifs. Il disait qu’elle le faisait simplement par esprit de vengeance. Mais ma grand-mère, en tant que présidente des » Abuelas » ne pouvait pas ne pas porter l’affaire devant la justice, son combat était trop connu, partout.

Notre lutte continue. Au moins 500 enfants ont été enlevés entre 1975 et 1980. Aujourd’hui, ils ont entre 22 et 27 ans. 300 enlèvements ont été dénoncés, 73 enfants ont été retrouvés, 10 sont morts. 6 enfants de « disparus » travaillent au sein des « Abuelas ».

Pour ma part, je participe à un projet de la Faculté des sciences sociales de Buenos Aires visant à reconstruire l’histoire des « disparus ». Nous voulons préserver la mémoire, grâce à l’histoire orale. C’est un projet unique. 45 étudiants , armés d’un magnétophone et d’un bloc note, rendent visite aux grand parents d’abord, mais aussi aux voisins, à tous ceux qui ont connu les « disparus », afin de retrouver les traces palpables de leur vie jusqu’au jour où les militaires les ont emmenés. Nous avons maintenant recueilli pratiquement tous les témoignages à Buenos Aires, il nous faut désormais sillonner le pays, aller partout où la mémoire peut encore être préservé. Lorsque les « grand-mères » seront mortes, les enfants des « disparus » seront privés de leur passé. Qui sera encore là pour leur raconter leur véritable histoire ? On nous a volé nos parents, il faut que nous sachions comment et pourquoi.

Propos recueillis par A. Bougault pour Amnesty International au Festival « Voix de Femmes » en mars 2002.

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