Je travaille à la défense des droits humains. J’habite au Kosovo. J’y suis restée. Pourquoi devrais-je quitter mon pays pour sauver ma peau ? Est-il moral de sauver sa peau et d’interviewer des gens à distance ? Que tu restes en dehors de ton pays, bien en sécurité, et ailles à la frontière pour demander aux gens « Qu’est-ce qui se passe chez vous ? Qui est mort ? Qui a été violée ? » Au Kosovo, les femmes ont beaucoup souffert. Nous avons essayé de les compter, les femmes qui ont été violées avant que l’OTAN ne nous vienne en aide. Nous les estimons à vingt mille. Toute l’année avant que les bombardements aériens de l’OTAN ne commencent, en mars 1999, j’ai écrit tous les jours un bulletin d’information pour l’étranger. J’allais à la recherche des femmes et des enfants. Ils vivaient en plein air, n’importe où. Sans toit, sans nourriture, sans hygiène. Des semaines et des mois, dans la pluie et le froid. C’est ce que j’écrivais.
Lorsque les bombardements de l’OTAN ont commencé, les soldats serbes sont devenus extrêmement nerveux. Ils ont commencé à frapper à ma porte. Mon mari les a entendus juste à temps. Cours ! A-t-il dit, cours à l’arrière. J ‘ai grimpé un mur. J’ai pu leur échapper de justesse. Les soldats ont tout pris, mon ordinateur, mes photos, mes documents. Ils menaçaient de me tuer. Je me suis cachée pendant trois mois. Chaque minute semblait durer 24 heures. Chaque jour je pensais « Vont-ils venir me chercher ? Me tuer ? Me violer ? » A la fin des soldats masqués ont trouvé notre cachette et nous ont torturés. Dieu soit loué, ils n’étaient apparemment intéressés que par l’argent. S’ils avaient su qui j’étais, cela se serait sans doute terminé autrement.
Lorsque la guerre a pris fin en 1999, huit membres de ma famille avaient été tués. Dans ma ville, Gjakova, 1658 personnes sont portées disparues. La résistance est allée rechercher des femmes qui avaient été violées et qui s’étaient cachées dans la montagne et me les a amenées pour que je les aide. Maintenant elles me demandent souvent pourquoi est-ce que les femmes violées ne parlent pas ? Pourquoi ne vont-elles pas dans la rue pour protester ? La vérité est : pourquoi faire ? Il n’y a pas de justice pour elles et pas de sécurité.
Cela fait si mal. Elles disent « Nous avons une balle à l’intérieur qui peut atteindre son objectif à tout moment. » Les balles ne sont plus celles de la guerre. Mais nous sommes encore confrontés à l’héritage de la guerre. La misère, les maisons détruites. Et surtout, ce sont les gens qui sont anéantis. Car qu’est-ce qu’on voit maintenant ? L’industrie qui se développe le plus rapidement au Kosovo, c’est l’industrie du sexe. C’est pour beaucoup de femmes une nécessité amère parce qu’elles n’ont tout simplement pas d’argent. Mais la plupart de ces femmes ont été violées et kidnappées après la guerre pour être forcées à se prostituer. Beaucoup sont mineures. C’est ma tâche d’essayer d’aider ces femmes. L’une d’elles pourrait être ma sœur, ou ma fille ou une amie. On n’a pas le droit de se taire.
Extrait de « 10 décembre-10 femmes-10 histoires » Amnesty International NL - 2004.





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