Nous, à Amnesty nous lui avons parlé. Elle parlait très lentement, très doucement, elle ne terminait pas souvent ses phrases. « Quel âge avez-vous ? » lui avons-nous demandé. « J’ai 27 ans en ce moment » a-t-elle répondu. « Voulez-vous nous raconter ce qui vous est arrivé ? » “Ben”, a-t-elle répondu, “je voudrais bien vous raconter ce qui s’est passé, comme ça vous pourrez le raconter à d’autres. Ce n’est pas quelque chose dont on veut parler à chaque fois. Parce que ce qui m’est arrivé me rend... », Et elle s’est tue. Alors elle a dit « Quand j’y pense j’ai la nausée. Cela s’est passé il y a trois ans, en juin. Le 2 juin. J’avais alors 24 ans. J’étais en route pour l’enterrement de ma belle-soeur. Je marchais vite dans la forêt. A ce moment-là je suis tombée sur un soldat rwandais. Il a exigé du sexe. » “Il vous a violée ?” lui avons-nous demandé. « Oui. Ben, il m’y a obligée. Et après il m’a torturée. Je ne sais pas combien de cartouches il a tiré sur moi. Mais il y en avait beaucoup. Enormément. Dans mon ventre. » Nous lui avons demandé où dans le ventre. Elle a dit « Dans mon bas ventre. Dans mes ... organes génitaux » Elle a eu clairement honte de ce mot. Et elle a dit : « Ça a duré des heures avant que je reçoive de l’aide. Ils n’avaient même pas un pansement dans cet hôpital-là, ils n’avaient rien du tout. Mais ils m’ont aidée pour l’hémorragie ... Et après ils m’ont emmenée dans un autre hôpital. J’ai été opérée quatre fois. Ça n’a pas marché.” ‘Est-ce que c’était à cause des cartouches ?” avons-nous demandé. ‘Oui.’ « Est-ce que vos organes ont été abîmés ? » ‘Oui, a-t-elle répondu, ‘tous mes organes”.
Que peut-on encore demander à une femme qui a subi tout cela ? En fait, Juliette ne voulait pas en parler. Non pas parce qu’elle voulait nier les faits mais parce qu’elle ne voulait pas se considérer comme une victime. Elle avait toute une vie devant elle, a-t-elle dit. « Comment voyez-vous la vie devant vous ? » lui avons-nous demandé. Sa réponse était vraiment étonnante. Elle a répondu : « Je vais avoir mon diplôme. Et après je voudrais étudier pour devenir médecin. « Vous voudriez faire des études de médecine ? » « Oui », a-t-elle répondu et elle a ri un peu, très timidement en disant ceci.
Nous avons alors essayé de l’aider. Nous l’avons emmenée dans un hôpital en Ethiopie. Elle y a eu une opération qui a bien « marché ». Elle est retournée au Congo. Elle vend des donuts, dans la rue. Elle peut payer sa scolarité avec l’argent gagné. Elle veut encore devenir médecin. Il y a quelque temps encore nous avons reçu de ses nouvelles. Elle a eu son baccalauréat. A l’âge de 27. Et même si cela va durer longtemps, elle a toujours l’intention de devenir médecin.
Extrait de « 10 décembre-10 femmes-10 histoires » Amnesty International NL - 2004.





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