Comment décririez-vous la situation générale des droits humains en Afghanistan pour le moment ?
M.L. : Il y a certainement eu de nombreux changements positifs dans la situation des droits humains en Afghanistan durant l’année écoulée. Cependant, l’insécurité est devenue un problème majeur pour les afghans dans tous le pays. Les institutions telles que la Police et les tribunaux ne peuvent encore protéger les citoyens ordinaires comme elles le devraient et dans certains cas ce sont elles qui se rendent coupables d’abus des droits humains. L’impunité est un problème à tous les niveaux que l’on parle d’abus passés ou présents, de crimes de guerre ou de même de cas de violences domestiques.
Quels sont les principaux défis relatifs aux droits humains dans ce pays ?
M.L. :La reconstruction des institutions afin de garantir un état de droit est essentielle pour la protection des droits humains en Afghanistan. Ceci est un défi énorme non seulement sur le court terme mais aussi le long terme. La formation est essentielle à travers le pays pour les forces de police, les gardiens de prisons et le pouvoir judiciaire. Un grand nombre de ces institutions sont en manque de l’équipement le plus élémentaire, tels que papier et crayon, et se battent pour mener leurs tâches à bien sans infrastructure adéquate, véhicules et moyens de communication (téléphone, fax, etc...).
Un grand nombre de ceux qui ont combattu dans les différents groupes armés avant la mise en place du gouvernement actuel sont à l’heure où nous parlons, devenus des membres des gouvernements local et national ; et se retrouvent souvent dans les forces de police. Ceci pose des problèmes puisque ces officiers doivent maintenant passer d’un rôle militaire à un rôle civil, au sein de structures qui sont encore en transition et toujours dominés par ceux qui ont un lien étroit avec de puissants groupes armés.
Qu’en est-il de la question de l’impunité en regard de violations d’hier et d’aujourd’hui ?
M.L. :L’impunité en Afghanistan se retrouve à de nombreux niveaux et il faudra envisager différentes manières de trouver une réponse à la question. En ce qui concerne des violations ayant eu lieu dans le passé, la Commission Indépendante Afghane des Droits Humains - qui a vu le jour en juin 2002 - est chargée de mettre sur pied un débat national concernant la question de la justice ad interim/. Un tel débat sera essentiel pour la population afghane afin de décider de ce qu’il faut faire quant à la question des violations des droits humains par le passé.
En ce qui concerne les violations actuelles, l’impunité continuera jusqu’à ce que le système judiciaire ait été reconstruit et se soit doté d’un personnel professionnel et qualifié. La Commission Indépendante Afghane des Droits Humains est aussi chargée de surveiller et examiner des questions de violations des droits humains mais tant qu’il n’y a pas de système judiciaire en état de fonctionner, il n’y aura pas de mécanisme qui puissent assigner devant la justice ceux qui se sont rendu coupables de violations. Si toutes ces procédures doivent aboutir, le soutien de la communauté internationale sera essentiel pour les Afghans qui y travaillent. Le pays est récemment devenu membre de la Cour Pénale Internationale - donc, nous restons confiant dans l’avenir. Elle pourra, nous l’espérons, protéger les afghans contre les abus dévastateurs dont ils ont souffert durant les 23 années de guerre dans ce pays.
Qu’en est-il de la situation de la femme en Afghanistan ?
M.L. : La situation s’est sensiblement améliorée à Kaboul où il y a maintenant un grand nombre d’opportunité pour les femmes qui n’existaient pas sous les Talibans. Il n’y a plus de restrictions concernant le travail de la femme et les femmes et les filles peuvent à nouveau aller à l’école ou à l’université. Elles peuvent se faire suivre médicalement sans entrave judiciaire. Cependant, l’insécurité qui règne et qui affecte tout le pays, touche particulièrement durement les femmes. Il règne une ambiance lourde de menaces et de restrictions culturelles qui visent les femmes, malgré le fait que beaucoup de règles qui limitaient leurs mouvements ont été levées. Après un élan initial de libéralisation, certaines actions de la part de personnalités régionales et nationales visent à mettre en place des restrictions qui auront à nouveau une incidence sur l’accès des femmes et des filles à l’enseignement.
Quelles sont les priorités de votre mission actuelle à Kaboul ?
M.L. : Amnesty se focalise sur la reconstruction du système pénal qui est la clé de la protection des droits humains et de la fin de l’impunité.
Est-il possible de faire de la recherche efficace en Afghanistan étant donné les restrictions au niveau de la sécurité et de la politique créées par la situation récente ?
M.L. : Nous menons notre travail en Afghanistan de manière ouverte et constructive. Nous avons essayé de persuader tous ceux que nous avons rencontrés que nous désirions participer au processus de reconstruction par une recherche qui présente honnêtement les problèmes et les défis.
Notre présence ici a été massivement soutenue au niveau régional et national. Nous avons eu accès à divers centres de détention à travers le pays. Dans nos discussions, nos représentants ont trouvé que beaucoup de représentants de l’état écoutaient volontiers les inquiétudes d’Amnesty. Bien que la situation soit un peu plus ouverte qu’avant, l’espace politique est toujours assez fermé et beaucoup d’afghans ne se sentent pas encore suffisamment en sécurité pour exprimer leurs opinions politiques.
Pouvez- vous nous donner quelques exemples de la manière dont vous procédez dans votre travail ?
M.L. : La personne spécialisée dans les conditions dans les prisons a pu se rendre à un nombre impressionnant de centres de détention dans différents secteurs du pays. Elle a passé des heures à écouter les femmes détenues sur les raisons de leur détention et leur traitement en prison. Beaucoup d’entre elles avaient subi des violences extrêmes et elle a pu donner à beaucoup d’entre elles une occasion d’en parler. Par ailleurs, la personne responsable des contacts avec les forces de l’ordre a pu rencontrer des officiers de police. En posant une question toute simple : « Qu’est-ce qui rendrait votre travail plus facile ? » Elle a pu se faire une idée des défis auxquels sont confrontés la police et des raisons qui sous-tendent les violations actuelles.
Pouvez-vous nous donner vos réflexions personnelles sur votre travail et celui d’Amnesty International à Kaboul ?
M.L. : L’Afghanistan est dans une période de transition pendant laquelle les choses peuvent basculer d’un côté comme de l’autre : la protection des droits humains pourrait s’ancrer dans la société, ou être écartée ou ignorée. En essayant de fournir plus d’informations sur les droits humains pendant la reconstruction des institutions civiles, nous faisons ce que nous pouvons pour garantir un résultat positif à cette période de transition.
Sur un plan personnel, j’ai beaucoup appris par ma présence ici. J’ai plus particulièrement aimé le contact quotidien avec notre personnel afghan, qui ont chacun et chacune beaucoup à nous dire et nous apprendre sur leurs vies et leurs expériences pendant les années terribles de la guerre. C’est grâce à leurs histoires que j’ai vraiment commencé à comprendre la profondeur et l’étendue des dégâts subits par la population afghane.





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