Accueil du site > Agir > Nos campagnes > Violences contre les femmes > Droits des femmes > Témoignages > Lucha Castro : Lutte contre les féminicides au Mexique

Lucha Castro : Lutte contre les féminicides au Mexique

jeudi 30 octobre 2008, par Françoise Guillitte

Lors des Midis des Droits humains organisés le 15 octobre dernier à Amnesty International Belgique francophone, nous avons eu l’occasion de rencontrer Lucha Castro, activiste reconnue internationalement pour sa lutte en faveur des droits des femmes et pour ses constantes dénonciations de l’impunité qui prévaut dans les cas de féminicides au Mexique.

Luz Estela Castro est avocate de l’organisation de Justicia Para Nuestras Hijas (Justice pour nos filles) dans la ville de Chihahua du nord du Mexique et représente légalement les femmes victimes de violence dans le Centro de Derechos Humanos de las Mujeres (CDHM, Centre des droits des femmes) qu’elle dirige et dont elle est cofondatrice.

Voici des extraits de cette rencontre, collectés par Alissa Ghils

Lucha à AIBF

LC : Le rapport, qu’Amnesty International a publié en aôut 2008 sur les violences intra-familiales, est très significatif pour nous. Nous sommes reconnaissantes à Amnesty car il complète les informations rassemblées par notre organisation (Centro de Derechos Huamanos de las Mujeres) afin de parler de la situation des violences liées au genre dans l’Etat de Chihuahua. Ce rapport fait suite à celui paru en 2003. C’est vraiment ce qui se passe actuellement dans l’Etat de Chihuahua.

Nous avons réalisé une affichette que nous avons offerte aux représentants d’Amnesty pour les remercier de leur travail et des actions tous les membres.

Affichette Gracias

AI : Vous faîtes également un travail extraordinaire pour la défense des droits des femmes. Que peut-on faire face à l’impunité qui prévaut dans les cas de féminicides et sur les fonctionnaires qui s’abstiennent d’enquêter sur ces cas ?

LC : Je crois que la pression internationale, la dénonciation opérée par Amnesty International et d’autres organisations, la somme de tous ces efforts est ce qui peut avoir une influence sur l’Etat mexicain pour obtenir une réponse à ce silence. Cependant il faut qu’il y ait une suite à ces rapports, votre travail a une très grande valeur, mais s’il ne donne pas suite à d’autres rapports, s’il n’y a pas de continuité, la situation pourrait en rester là. Car le gouvernement mexicain ne s’intéresse pas aux droits de ses citoyens, ce que nous faisons, notre travail ne constitue pas une pression pour lui. Il faut sensibiliser la communauté internationale, et c’est en cela que le travail, la mission d’Amnesty International est importante. Une suite à ce rapport doit être faite.

AI : Pourrait-on parler de « méta-pouvoir » en ce qui concerne le « cercle d’ombre » qui entoure ces féminicides ?

LC : Premièrement, il faut établir une définition du terme féminicide. Par féminicide, on entend l’assassinat systématique commis dans une localité géographique particulière, dans ce cas-ci le Mexique, ayant pour l’objectif de mettre fin à la vie de femmes. Ces assassinats peuvent être en série, individuels, ils peuvent être commis dans le cadre de couples, d’amis, de connaissance, dans le cadre familial. Les mobiles peuvent être divers. Mais fondamentalement dans ces crimes prévaut l’impunité, les victimes sont des jeunes filles ou des jeunes femmes. Elles sont assassinées de par leur condition de femme. A Cuidad Juarez, en plus de la condition de genre se superpose la condition économique. En effet les victimes ciblées sont des femmes pauvres, et ces assassinats ont en commun qu’ils sont très violents : on parle ici de viols, de situations où les jeunes filles et jeunes femmes sont torturées et dans certains cas mutilées. Ensuite leur corps sont jetés dans le désert. Ces corps sont des corps jetables, sans valeur. Ces actes sont symboliques. Et dans une grande majorité de cas ces assassinats ont un rapport avec les violences intra-familiales. C’est pour cela que nous appelons ces violences des féminicides. Ce sont des crimes de haine. Et ces assassinats ont lieu dans un contexte d’impunité. Dans un contexte où il n’y pas de conséquences pour les proches des victimes. Cependant une majorité de cas ont à voir avec le crime organisé, la traite des êtres humains, qui se situent dans le réseau de complicité qui existe entre le crime organisé et les corps de policiers.

AI : Y aurait-il donc complicité entre le pouvoir et le narco-traffic ?

LC : Absolument. La situation, qu’elle soit à Ciudad Juarez ou à Chihuahua, ne peut se comprendre sans cette complicité. Récemment, du 01 janvier de 2008 jusqu’à aujourd’hui 1600 assassinats furent recensés dans le seul Etat de Chihuahua. Ce nombre est similaire ou dépasse le nombre de victimes de la guerre d’Irak. Ceci pour vous rendre compte du degré de putréfaction. Et ceci dans le contexte de la guerre contre le narco-traffic ; et les autorités policières couvrent ces assassinats. Ces féminicides ont donc beaucoup à voir avec la collusion entre ces groups de pouvoir qui ont empêché que soient menées les enquêtes et qui sont la cause du fait qu’il n’y ait pas de responsables.

AI : Quelles sont les actions principales, objectifs visés par le Centro de Derechos Humanos de las Mujeres (Centre de Droits Humains des Femmes) ? Quels sont les organes, pouvoirs (forces politiques, sociales ou économiques) qui soutiennent ou qui s’opposent à ce Centre ? Quels sont les principaux obstacles rencontrés par ce Centre ?

LC : Je suis coordinatrice du Centre de Droits Humains des Femmes et co-fondatrice de Justicia para Nuestras Hijas, organisation de mères et de proches des victimes de Cuidad Juarez et Chihuahua. Je suis co-fondatrice et avocate dans cette organisation. Et dans ce sens, je m’occupe de la représentation légale des victimes dans le Centre, et du renforcement de Justicia para Nuestras Hijas. Justicia para Nuestras Hijas est un soutien aux mères des disparues, pour que celles-ci prennent le pouvoir, pour qu’elles connaissent les ressources dont elles disposent. Il faut qu’elles soient informées des enquêtes en cours. L’organisation travaille aussi sur les violences liées au genre, qui englobe les violences intra-familiales ainsi que les violences sexuelles. Nous menons des actions judiciaires. C’est la différence entre notre organisation et d’autres instances. Le gouvernement mexicain et l’Etat de Chihuahua ont des instances, mais celles-ci conseillent et informent juste les proches des victimes. Le problème de l’accès à la justice n’est pas réglé. Il ne suffit pas de les informer de leurs droits. Elles ont besoin d’un accès à la justice. Notre travail consiste en une aide juridique, nous sommes un mouvement social et pas une organisation assistancialiste. Nous faisons des ateliers avec elles, pour qu’ensemble nous nous mobilisions. Ainsi, nous pouvons mener à bien des actions massives, quand les juges et les magistrats ne font pas leur travail. Par exemple, nous faisons des choses symboliques : le 10 décembre nous recueillons des instruments juridiques internationaux et nous les donnons aux juges et magistrats. Nous leur disons qu’ils doivent étudier ces textes pour qu’ils les utilisent dans leurs sentences. Nous donnons des formations dans les communautés rurales et indigènes de notre Etat (Chihuahua). Nos alliés sont les organisations de femmes, les organisations féministes, les ONG et les organisations de gauche. Nous sommes maintenant sous un gouvernement de droite conservatrice et illégitime, au pouvoir à l’aide de fraude et qui se base sur des réseaux de relations avec ce qui est le plus obscur du système. Ce gouvernement a placé des militaires dans les rues. Il y a une situation d’extrême incertitude.

2 Messages de forum

  • Lucha Castro : Lutte contre les féminicides au Mexique Le 30 octobre 2008 à 17:10 , par pucette

    Merci pour ces infos. le Mexique accueille de plus en plus de touristes européens, il serait bien de sensibiliser cette population à cette problématique et ce, de façon plus percutante..

    Répondre à ce message

    • Lucha Castro : Lutte contre les féminicides au Mexique Le 31 octobre 2008 à 10:03 , par Marie-Therese Destercke

      ..à commencer par les journalistes européens et les fédérations des agences de voyages et tours operators « alternatifs » car la pression économique sera plus forte sur les responsables étatiques que la seule pression des O.N.G.Pourquoi pas une invitation de cette militante des D.H.à Strasbourg pour le 10/12/O8 pendant la présidence francaise eur. ? A.I. peut prendre cela en
      charge avec ses appuis français ? Il n’y a pas que les otages dans la lutte en Amérique contre les violences liées autant
      aux narco-traficants qu’à une culture machiste de domination des femmes les plus vulnérables : les pauvres, les sans-voix, les
      jeunes filles ou enfants...Le combat d’une partie du monde bénéficiera à d’autres mondes où ces mêmes impunités existent pour d’autres motifs (? ??)mais avec les mêmes victimes. Cela vaut bien un 10 décembre européen, non ? Solidairement,
      Marie-Thérèse DESTERCKE, Chevalier de la Légion d’Honneur.

      Répondre à ce message

Répondre à cet article

Focus

e-Boutique

A l'agenda

Lucha Castro : Lutte contre les féminicides au Mexique

« février 2012 »
L M M J V S D
30 31 1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 1 2 3 4
 

Pays par pays