Nous nous sommes rencontrés il y a huit ans. Il venait d’Angleterre. J’ai vu tout de suite qu’il était différent et cela m’attirait énormément. J’étais alors très naïve et idéaliste.
C’était un homme abîmé par toutes les injustices qu’on lui avait faites, dans sa jeunesse, au cours de la guerre du Golf et en Yougoslavie. J’étais alors persuadée qu’il suffisait de s’aimer beaucoup, pour résoudre ensemble tous les problèmes. Je voulais porter sa misère sur mes épaules.
Dés le début il a eu de violents accès de colère. Il pouvait par exemple se mettre dans tous ses états au sujet de la politique, et je trouvais ça formidable. Mais il était aussi très destructif envers lui-même. Je devais jeter régulièrement les médicaments et la boisson. J’essayais de lui donner tout ce dont il avait besoin. Je voulais lui apporter le bonheur en échange de tout ce qu’on lui avait fait.
Tout bien considéré, les choses n’allaient pas bien dés le début. Je fais de la peinture par exemple, mais dés que je me mettais à peindre, il prenait la toile et la déchirait. Cela ne me dérangeait pas pour la toile. Ce que je trouvais affreux c’est que je ne pouvais rien y faire. Une victime ? Non, je ne me considérais pas ainsi. Je ne sentais pas ma propre douleur, je ne pensais qu’à le consoler.
Je m’enfuyais parfois de la maison. Ma famille a commencé à me demander s’il me battait ce que je niais. Je pensais : ce n’est rien. Et je revenais toujours, justement pour ne pas entendre ce genre de questions. Lors de l’accouchement de notre second enfant, à l’hôpital, je remarquais qu’il était totalement incapable de vivre seul. Je devais l’appeler continuellement. Je ne savais pas qu’il se droguait. Je ne prends pas de drogue donc je ne sais pas reconnaître les symptômes. Je pensais que ses colères étaient dues uniquement à sa jeunesse malheureuse. Lorsque je suis rentrée à la maison avec le bébé, l’atmosphère était devenue de plus en plus menaçante.
Un jour qu’il devait faire une petite réparation, il a perdu son marteau. Il était sur que je l’avais caché. Je me suis torturée les méninges pour savoir où il pouvait bien se trouver. Je voulais d’un coté qu’il retrouve ce marteau et de l’autre je ne le voulais pas. J’en était rendue là : j’étais à la fois de son coté et contre lui. Devais-je me mettre à crier ou devais-je me taire ? Ces colères étaient de toute façon inévitables. C’était la première fois que j’avais vraiment peur car je ne savais plus qui j’étais.
J’ai appelé un assistant social qui m’a dit : « Vous devez aller dans une maison pour femmes battues. » Je lui ai répondu que ce n’était pas pour moi, car j’étais normale. Alors il m’a demandé « Voulez-vous que vos enfants aient une mère dévisagée ? » J’ai trouvé cela très grave. Comment pourrais-je élever mes enfants si je n’avais aucun respect pour moi-même ? Il m’a donné l’adresse d’une maison pour femmes battues. Il m’a dit « Emportez ce qui est important, votre passeport et les papiers des enfants, les albums de photos. » Et c’est ainsi que je me suis cachée un certain temps avec les enfants.
J’ai beaucoup changé. Je suis de nouveau amoureuse, j’ai une relation totalement différente. J’ai tout écrit pour que je puisse raconter plus tard à mes enfants ce qui s’est passé et que leur père n’est pas un homme méchant. Je l’aimais mais les choses sont allées trop loin. J’ai appris que la chose la plus importante ce n’est pas la violence physique. Mais d’entendre continuellement que j’étais laide, que j’étais mauvaise, c’est dix fois plus douloureux. Cela m’a pris beaucoup de temps pour m’en remettre.
Extrait de « 10 décembre-10 femmes-10 histoires » Amnesty International NL - 2004.





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