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Article 25 « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille ».

La crise financière brutalise les droits de l’Homme

mardi 28 octobre 2008, par Philippe Hensmans

La bourrasque financière qui secoue l’économie mondiale a-t-elle quelque chose à voir avec les droits de l’Homme ? Malheureusement oui, car elle risque bien d’aggraver la situation des personnes les plus vulnérables, dans les pays riches mais aussi et surtout dans les nations les plus pauvres. Ces derniers mois, la hausse du prix des produits alimentaires avait déjà brutalement affecté les populations du Sud. Au début de l’année, des émeutes de la faim avaient éclaté dans plus de trente pays, en Haïti, en Egypte, au Nigeria, au Maroc, au Cameroun. La crise financière risque aujourd’hui par son impact sur l’économie réelle de transformer en véritable désastre ce qui était déjà une catastrophe. La récession dans les pays du Nord se traduira inévitablement par une réduction des importations et par un contrôle plus sévère encore des mouvements migratoires.

Vue du Sud, la crise financière n’est pas le résultat de l’inconscience de quelques boursicoteurs déjantés ou la sanction du laxisme de la régulation. Elle symbolise bien plus gravement un système fondé sur le mépris des valeurs d’humanité et d’équité contenues dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

La crise s’est alimentée de l’exploitation de la pauvreté aux Etats-Unis et de la morgue des « nouveaux usuriers » pour les « gens de peu ». Des prêts hypothécaires pourris ont été proposés à des familles qui rêvaient d’accéder à la propriété, mais n’avaient pas la capacité de les rembourser en cas de retour de flamme de la conjoncture. Aujourd’hui deux millions de familles américaines risquent d’être jetées à la rue, allant grossir la classe des « nouveaux pauvres ». Dans un pays marqué par une insolente fracture sociale, ce naufrage financier ne peut qu’aggraver l’inégalité d’accès aux soins de santé, à l’emploi et à l’éducation et il frappera de manière disproportionnée les minorités les ethniques les plus vulnérables.

La pauvreté et les inégalités se situent au cœur du combat des droits de l’homme, de leur prétention à garantir à tous la dignité. « La pauvreté est le plus grand scandale des droits humains de notre époque », déclare Irène Khan, secrétaire générale d’Amnesty International. « Près de la moitié de la population mondiale est touchée par la pauvreté. Aujourd’hui,1,4 milliard de personnes doivent vivre avec moins de 1,25 dollar par jour ».

Toutefois, la pauvreté ne se résume pas au niveau de revenu. « Être pauvre, note encore Irène Khan, c’est ne pas avoir un toit au dessus de sa tête. C’est ne pas avoir accès à l’éducation. C’est perdre un enfant parce qu’il n’y a pas d’eau potable. C’est être sans voix. C’est être mis à l’écart, ne pas être respecté. C’est ne pas avoir de choix ». Cette réflexion s’inspire d’une éthique de justice, mais aussi d’une obligation établie par le droit international et de l’engagement pris par la communauté internationale, dans le cadre des Objectifs de développement du Millénaire, de combattre la pauvreté.

La Déclaration universelle des droits de l’Homme ne parle pas seulement de droits civils et individuels. Elle couvre aussi les droits économiques, culturels et sociaux et tous ces droits sont indissociables.

La lutte contre la pauvreté est essentielle parce que les pauvres sont souvent les premières victimes de violations des droits de l’Homme. Leur misère les expose aux brimades, à l’arbitraire, aux violences. Lors de catastrophes naturelles ou de vagues de répression, ils sont souvent les premiers et les plus brutalement touchés. Ils sont les abandonnés de La Nouvelle Orléans lors de l’ouragan Katrina, ils forment les longues colonnes de réfugiés qui fuient les armées et les milices assassines de l’est du Congo, ils remplissent les bus brinquebalants qui conduisent dans les favelas de Rio les paysans chassés de leur terre par les pistoleiros des grands propriétaires.

La misère est souvent aussi le résultat de violations des droits humains. Dans certains pays, elle est la conséquence d’un système économique inégalitaire imposé par un régime autoritaire qui interdit de dénoncer et de s’organiser. Au Chili, sous le régime du général Pinochet, la dictature servit à appliquer un état de choc ultralibéral qui passait par l’écrasement politique et l’exclusion sociale.

Dans d’autres pays, la pauvreté est renforcée par la discrimination pratiquée par la loi ou par la société à l’encontre de minorités, les Roms en Europe, les Dalits en Inde, les Burakumin au Japon, les Haïtiens en République dominicaine, les Indiens en Amérique du Sud. Privés de leurs droits civils et politiques, ces exclus de la citoyenneté sont condamnés à être des exclus de la prospérité.

Par ailleurs, la pauvreté et surtout l’extrême pauvreté rendent souvent inaccessibles la plupart des droits civils et politiques. A quoi rime la liberté d’expression pour des personnes qui raclent des tas d’immondices sur les « montagnes fumantes » de Manille, qui tamisent la terre sur les terrils des mines d’étain épuisées de Potosi en Bolivie, qui fuient la sécheresse et la famine au Niger. Que signifie la liberté d’association lorsque la maladie ravage des communautés entières, que la malnutrition et la faim tuent ? Comme le note Roberto Cuellar, directeur de l’Institut interaméricain des droits de l’Homme, l’exclusion sociale est une discrimination. « Les personnes et les communautés qui en sont victimes ne peuvent être considérées comme des membres de la société à part entière ».

Ces interrogations ont souvent été détournées par des régimes autoritaires pour nier les droits civils et politiques. A gauche, pour justifier la dictature « sociale » ; à droite, pour remettre à plus tard l’instauration de la démocratie, « quand le pays aura atteint un stade suffisant de développement ». A Cuba, le régime castriste renvoie ceux qui le critiquent à son système de santé ou d’éducation. En Chine, le parti communiste se targue d’avoir sorti 400 millions de personnes de la pauvreté et, négligeant les immenses inégalités et l’extrême misère que son modèle de croissance a engendrées, y trouve le bien fondé de son autorité.

Il n’y a pas, pourtant, de vrai développement sans respect de la liberté et de la dignité. Comme Amartya Sen, lauréat du Prix Nobel de l’économie, s’est efforcé de le démontrer, le développement économique n’est pas la pré-condition de l’avènement de la démocratie, mais bien le résultat du respect des droits les plus fondamentaux de l’Homme. La lutte pour le développement implique la participation des pauvres à leur propre émancipation et c’est par la reconnaissance de leurs droits humains les plus essentiels qu’ils deviennent des acteurs du développement.

La pauvreté n’est pas une malédiction.

« Je ne suis pas de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère, écrivait le chanteur ivoirien David Ouattara, le 12 septembre 2008. Je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain ; la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu. »

Le 17 octobre, à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, Amnesty International rejoindra ATD Quart Monde et de nombreuses autres organisations pour donner la parole aux plus démunis et réclamer de vraies solutions. Comme le disait Victor Hugo, s’adressant à la fin du XIXe siècle aux élus de droite de l’Assemblée nationale française, « vous voulez la misère secourue, je la veux supprimée…La première égalité, c’est l’équité ».

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