Pour un RMI européen, Le Monde.fr, 20 décembre 2011, avec Robert Cobbaut.
En 2008, le capitalisme financier était voué aux gémonies. La crise des subprimes et la faillite de Lehman Brothers plongeaient la planète économique dans une crise profonde. Beaucoup – dont les plus hauts responsables politiques des pays industriels – affirmaient que « plus rien ne serait comme avant ». Deux ans et demi plus tard, la critique s’est subitement détournée de sa cible initiale pour fondre sur le monde du travail et l’Etat social européens, accusés de vivre au-dessus de leurs moyens. Une telle volatilité idéologique donne à réfléchir. Que s’est-il passé pour que le débat public revienne brutalement vers les politiques sociales, alors que le cœur de la crise est lié à une financiarisation excessive? Répondre à cette question peut nous aider à élargir nos analyses et à jeter les bases d’une refondation de l’idéal européen.
1. Les banques sont loin est d’avoir éclusé leurs dettes et les solutions aux problèmes posés par l’investissement spéculatif ne sont pas mises en œuvre. Le refus du gouvernement allemand de faire de la BCE une institution bancaire réellement indépendante - prêteuse en dernier ressort – ne se justifie pas. Mais le problème va bien au-delà. Il porte sur la juste contribution des représentants du capital – prêteurs, investisseurs et intermédiaires des marchés financiers– dans la résorption de la crise actuelle. Or sur ce plan, l’action politique semble au point mort. Un Fond de stabilité financière européenne a été mis sur pied, mais ses moyens sont beaucoup trop limités ; la lutte contre les paradis fiscaux est aux abonnés absents et la régulation des placements financiers, en vue de jeter les bases d’une « finance patiente », semble renvoyée aux calendres grecques. Une bataille est engagée, qui porte sur la responsabilité sociale des gestionnaires de capitaux. Les tergiversations européennes jouent en leur faveur, au détriment du salariat européen. Pourtant, nul sursaut n’adviendra, nulle conscience politique ne se développera, sans une plus grand équité économique à l’échelle de l’U.E.
2. L’endettement des Etats-Nations européens ne saurait perdurer. C’est un piège dont les premières victimes sont les allocataires sociaux et, à travers eux, nos sociétés tout entières attachées à une solidarité qui traverse les générations. Qu’implique de sortir de l’endettement ? La maîtrise des dépenses publiques certes, mais une cure d’austérité à l’état brut ne fera que différer les problèmes. Une politique de désendettement suppose essentiellement trois choses : (i) d’abord une augmentation des recettes, à travers une politique de convergence fiscale sur les entreprises et les ménages les plus aisés dans l’ensemble de l’U.E. L’argument selon lequel tout prélèvement fiscal supplémentaire serait nuisible à la « classe moyenne » est en partie erroné : avec le retour des inégalités de revenus (salariaux ou autres), cette classe moyenne a volé en éclats depuis plus d’une décennie, écartelée entre enrichissement rapide et déclassement durable; (ii) ensuite, une politique de relance des investissements dans les secteurs d’avenir (éducation et santé, mais aussi industries innovantes, énergies renouvelables, économie solidaire…). Ne pas ré-ouvrir des voies de développement économique à l’heure où l’Europe n’offre aucune autre perspective pour les citoyens que la « maîtrise des dépenses » serait tout simplement suicidaire ; (iii) enfin et surtout, une critique des modes de consommation. Dans l’ensemble, les consommateurs européens se « shootent » au crédit. Ils tirent ainsi un chèque en blanc sur les générations futures et ne font que reproduire les tares de la consommation de masse, avec tous les dégâts que l’on connait (problèmes de santé publique, surconsommation de médicaments, mais aussi fragilité financière des ménages, surendettement, etc.). Nous ne parviendrons pas à sortir de la crise sans qu’émerge une autre culture de la consommation, plus attentive aux besoins mais aussi aux capacités présentes de financement.
3. D’où une dernière observation, qui est au fondement des deux précédentes. Si l’Europe devait se réduire à n’être qu’une institution de contrôle des dépenses publiques – ce qu’elle est en train de devenir –, le moteur de son développement politique et culturel serait définitivement en panne. Depuis son origine, ce moteur est lié à une conception forte de la solidarité. Hier, cette conception s’enracinait dans la volonté de sortir du cercle infernal du totalitarisme, pour fonder une justice sociale dont la « Sécu » allait constituer l’une des institutions centrales. L’heure est donc, aujourd’hui, à une politique sociale innovante et coordonnée, qui constitue le contrepoint indispensable aux politiques d’austérité. Au-delà de la nécessité d’aller vers davantage de convergence sociale – au moins entre les pays de la zone euro –, nous proposons l’instauration d’un RMI européen, premier pas vers un revenu de base garanti dans l’U.E. Cette initiative irait de pair avec l’amplification du travail des partenaires sociaux, visant notamment la sécurisation des parcours professionnels dans un contexte de flexibilité accrue et l’accroissement de la responsabilité sociale des agents économiques, avec négociations et/ou obligations de résultats.
On évoque souvent les problèmes de gouvernance de la zone euro. Mais on oublie de dire à quel point la concurrence fiscale et sociale au sein de l’Union a sapé la formation d’une conscience commune : elle a placé les anciens partenaires sur le terrain de la concurrence des normes et a fait des nouveaux entrants de simples pions posés sur l’échiquier du capitalisme mondial. Sur ce plan, le dernier sommet européen a accouché d’une souris. Il va certes permettre un contrôle budgétaire plus rigoureux. Mais en envisageant un système de sanctions quasi-automatique sans mutualisation des dettes, et en ne modifiant aucun des paramètres qui ont conduit à la crise, il se prive de mesures structurelles à la hauteur des enjeux. Sans doute n’est-ce pas anodin si l’accord relève plus du niveau intergouvernemental que du débat au parlement européen. Il lui manque en effet l’essentiel : un dispositif de production démocratique.
Voilà pourquoi il importe de renverser l’analyse et de partir du point de vue des citoyens. De la rigueur ? Pourquoi pas… mais à condition de saisir cette opportunité historique pour y inscrire de nouveaux développements en matière de solidarité. On ne fera pas l’Europe contre la solidarité mais à partir d’elle. Exactement ce que rappelle l’opuscule de Stéphane Hessel, dont le succès est peut-être un signe des temps.
Matthieu de Nanteuil, professeur de sociologie à l’Université de Louvain (Louvain School of Management & Centre de recherches interdisciplinaires Démocratie, Institutions, Subjectivité)
Robert Cobbaut, professeur émérite d’économie financière à l’Université de Louvain (Louvain School of Management & Centre de philosophie du droit)
Pour une gestion citoyenne, La Libre Belgique, 3 décembre 2011, version intégrale, avec Laurent Taskin
Dans le concert d’articles et d’expertises qui commentent la crise actuelle, deux types d’observation saturent la scène médiatique : les commentaires économiques (crise des dettes souveraines, notes des agences de notation, taux de croissance des pays l’euro-zone) et les commentaires politiques (fin de l’ère Berlusconi en Italie, retour du parti populaire en Espagne, élections à venir en France, crise de la gouvernance en Belgique…. et dans l’ensemble de l’Union européenne). Les premiers portent sur les grandes orientations de politique économique et les arbitrages des « agents économiques » en matière de consommation, d’épargne ou d’investissement. Les seconds concernent les évolutions observées dans les appareils de parti et les pratiques gouvernementales.
Dans les deux cas, le rôle exercé par une grande partie de nos concitoyens est tout simplement… occulté du débat public. Tout se passe comme si la crise était celles des « autres » et ne concernait que de façon lointaine ceux qui prennent des décisions de management au quotidien (les managers) et/ou choisissent de donner leur voix à des partis politiques censés les représenter (les citoyens).
Ceci vaut tout particulièrement pour l’entreprise. Qui oserait dire aujourd’hui que la crise du capitalisme n’a rien à voir avec le scandale « Enron », avec la manière dont le haut management a été le premier à bénéficier des perspectives d’enrichissement permises par la financiarisation du capitalisme (stock-options, rentabilité des capitaux investis, etc.), ou encore avec la façon dont, trop souvent, les travailleurs servent de variables d’ajustement face à la pression des investisseurs ? L’appétence pour le court-terme n’est pas la « tare » exclusive de quelques financiers voraces. Elle domine largement les cénacles du management, lorsque celui-ci est enseigné pour répondre à des objectifs de « pilotage par la rentabilité » qui se sont progressivement coupés de la société, rendant quasi-impossible un débat sur les finalités de l’action managériale elle-même. A ce jeu pervers, chacun fait son « job » et le « système » finit par s’auto-détruire, en emportant d’abord dans sa course les plus démunis.
Cela étant, une telle situation n’épargne pas nos comportements de citoyens. Nous privilégions le court-terme dans l’immense majorité des choix de consommation. Quand nous souhaitons obtenir des crédits longue-durée pour financer une maison, nous attendons des banques qu’elles prêtent au meilleur prix, sachant qu’une grande partie de leurs facilités de crédit provient des gains réalisés sur les marchés financiers et des montages – parfois extravagants – qu’elles y opèrent. De même, nous nous comportons en fossoyeurs d’une action politique visionnaire lorsque nous sommes prêts à changer de conviction au dernier « coup médiatique » ou que nous rechignons à prendre part à des mouvements sociaux qui ancrent ces convictions dans le concret.
Au-delà des symptômes écologiques et sociaux les plus préoccupants, nous vivons une crise concomitante du management (la recherche d’efficacité sur la base de principes légitimes) et de la citoyenneté (la quête d’un avenir meilleur par l’affirmation des droits, l’identification à un idéal et l’exercice de la domination politique).
Le livre que nous publions vise essentiellement à mettre en question les routines sur lesquelles s’appuient les décisions de management, qui évitent souvent de réfléchir à des solutions plus durables, plus respectueuses de l’homme et de la planète, au nom à de la « cohérence du système ». L’idée qu’il puisse exister quelque chose comme un sens moral au centre des activités économiques, susceptible de réinstaurer des normes là où la financiarisation du capitalisme n’a eu de cesse d’abolir des limites éthiques fondamentales, apparaît désormais comme un enjeu crucial. Il ne s’agit pas de céder à un populisme de bon aloi, mais de mener une discussion relative aux fondements scientifiques du management, pour envisager ses responsabilités effectives (dans la survenance de la crise) comme ses perspectives de renouvellement (pour tenter de la surmonter).
Notre pari est que ceci est indissociable de la construction d’une nouvelle citoyenneté, visant non seulement à favoriser des politiques publiques qui contraignent les acteurs de l’entreprise à assumer davantage leur responsabilité sociale, mais aussi à s’émanciper de l’idée que le management serait une science transparente à elle-même… sans compte à rendre à la société dont elle utilise les ressources. La crise incite à l’émergence d’une culture politique du quotidien, qui fasse le lien entre l’extérieur et l’intérieur de l’entreprise et se refuse à faire des participants à l’espace public les simples rouages d’un système économique sans boussole. La démocratie n’est pas seulement une règle ou une technique. C’est d’abord une communauté de sens.
Laurent Taskin, professeur de management humain et des organisations, UCL, Louvain School of Management (CRECIS) & Institut des Sciences du Travail, laurent.taskin@uclouvain.b
Fin ou révinvention d’une culture politique ?, La Revue Nouvelle, septembre 2011
Si, en cette fin juillet 2011, l’on peut à nouveau se mettre à espérer dans la conclusion prochaine d’un accord de gouvernement, cette perspective doit en même temps s’accompagner d’une exigence de lucidité, au vu de la plus longue crise gouvernementale que ce pays ait connu depuis sa création. La fracture politique belge est désormais trop profonde pour disparaître à l’occasion d’un nouvel arrangement institutionnel. Ce qui est en jeu est beaucoup plus qu’une difficulté temporaire : nous assistons à l’épuisement de ce que Cornélius Castoriadis aurait appelé un « imaginaire politique » – dans ce cas, un imaginaire que l’on pourrait caractériser à travers la « culture du compromis ». Celle-ci ne signifiait nullement l’absence de conflits, mais l’idée que le conflit n’avait jamais le dernier mot et que, bon gré mal gré, la négociation finirait toujours par l’emporter. Or depuis un an, cette culture s’est littéralement désintégrée, de part et d’autre de la frontière linguistique. Au-delà des clivages partisans, une chose saute en effet aux yeux : l’idée de compromis est largement… compromise. Pour l’ensemble des partis politiques belges, il faut conditionner sa mise en œuvre à une nouvelle vision : la « responsabilité » au Nord, la « solidarité » au Sud. La Belgique redécouvre non pas une crise, mais une conflictualité fondatrice et non surmontée.
Sans doute ne le dira-t-on jamais assez : cette culture politique fut une réponse au bouleversement généré par la diffusion du libéralisme dans les Etats européens. Car pour rompre avec la société de l’Ancien régime, tout serait désormais mesuré à l’aune de la création de richesses, sous le contrôle de la libre opinion et de la sanction élective. C’est contre cette rupture anthropologique que les Etats-Nations ont inventé de nouveaux imaginaires, dont la traduction politique serait appelée à jouer un rôle décisif tout au long du XXe siècle. En France, un Etat hypertrophié, mais garant du pacte républicain, fournisseur de services publics de qualité, adossé à une culture sociale contestataire. En Allemagne, une social-démocratie puissante, articulant partis et syndicats dans une structure fédérale. Au Royaume-Uni, un libéralisme atténué par la défense rigoureuse des droits civils et la tradition des gentlemen agreements. En Belgique… une culture du compromis débouchant sur la coexistence d’un Etat faible, d’un mouvement social dynamique et d’institutions respectées au-delà des convictions partisanes. C’est peu dire que cette culture fut longtemps l’une des chevilles ouvrières de la construction européenne. Elle est désormais caduque, comme le sont les autres réponses strictement nationales.
Paradoxalement pourtant, cette crise a eu un avantage important : elle a permis de mettre à jour les contradictions qui n’ont cessé de traverser une telle construction collective. En pratique, celle-ci présentait en effet plusieurs faiblesses : elle avait tendance à mettre tous les compromis sur le même plan ; elle supposait l’adhésion du plus grand nombre, tout particulièrement au sein de la classe moyenne, de part et d’autre de la frontière linguistique ; elle s’adossait à une démocratie nationale. Examinons brièvement ces difficultés, avant d’envisager des scénarios possibles.
a) N-VA ou pas, une chose est sûre : tous les compromis ne se valent pas. L’échec relatif du dernier accord interprofessionnel (son rejet par la FGTB, par la CGSP et une partie de la base de la CSC) est beaucoup plus grave que le sempiternel débat sur l’avenir des « communes à facilités ». A force de vouloir tenir tous les bouts, on finit par diluer l’essentiel dans le détail. Les francophones feraient bien de s’en aviser, surtout à un moment où les négociations sont susceptibles d’entrer dans une phase cruciale.
b) Crise la classe moyenne… Les années 30 sont là, comme une ombre récurrente. Le nationalisme se nourrit d’une classe moyenne en mal de sens. C’est le cas sur une grande partie du continent européen : faute d’avoir pu se renouveler, le compromis social-démocrate a abandonné les classes moyennes à un capitalisme sans vergogne, tandis que les milieux populaires et alternatifs peinent à inventer des formes d’expression supra-nationales. C’est tout particulièrement vrai en Belgique : la N-VA est le produit de cette instabilité identitaire, à laquelle ce parti offre une réponse à la fois simpliste et infaisable, sans rapport avec le mal qui ronge la société belge. Celle-ci a besoin de faire à nouveau confiance en ses élites et, surtout, de savoir que la génération qui vient pourra bénéficier de conditions de travail et de vie à la hauteur de la génération précédente – et ce, sur l’ensemble du territoire. Mais en même temps, elle n’y croit plus. Du coup, la partie flamande se replie sur des acquis communautaires ou régionaux, à défaut de voir plus loin.
c) Quant à la « forme nationale » de la démocratie, la globalisation économique en a brutalement fait une figure politique du passé – ou, à tout le moins, un mode d’organisation largement insuffisant pour faire face aux défis contemporains. Or la globalisation est par définition le parti de l’anti-compromis. Les marchés sont des acteurs sans visage ni ancrage. En l’absence d’un gouvernement mondial capable de les réinscrire dans un tissu social planétaire, ils se dérobent à l’exigence du face-à-face. Ils poussent à un écartèlement de l’action politique, entre G20 et alter-globalisation. Ils récusent le principe même de la négociation.
Dans ce contexte, quels scénarios envisager ? Au-delà d’un scénario « kosovar » somme toute assez peu probable – la scission avec, à la clé, une forme de rattachisme européen de deux entités de petite taille –, en contrepoint d’un possible accord gouvernemental – qui ne pourra durablement masquer la fragilité de ses assises et risquerait de buter sur de nouvelles crises politiques tant que d’autres dimensions, relatives aux liens pratiques et symboliques entre les deux communautés linguistiques, ne sont pas abordées (Lechat, 2006) –, deux orientations se dessinent.
La première, déjà largement engagée, est celle d’un Etat dégradé, ayant perdu sa crédibilité internationale, mais capable de veiller à la gestion des affaires courantes. Peu de changement en matière de politique intérieure, mais une rupture historique : ce serait la fin d’une construction européenne équilibrée, fondée sur un savant dosage entre « grands » et « petits » Etats. Avec une Belgique rivée sur ses problèmes et une Union Européenne à 27, l’inflexion actuelle se confirmerait : on assisterait au « retour » durable de l’Europe des grandes puissances nationales – Royaume-Uni, France et Allemagne en tête –, capables de contrôler de façon oligopolistique l’espace politique européen et reléguant de nombreux Etats membres à la périphérie. Notons qu’un tel processus est assez largement engagé, en particulier au vu de la partition souvent solitaire de l’Allemagne et de la conception « décisionniste » de la gouvernance européenne par la présidence française . Il serait en quelque sorte conforté par une Belgique installée dans une crise durable : membre fondateur de l’U.E., celle-ci prendrait la tête de pays réduit à un rôle d’Etats mineurs – démarche profondément contraire à l’esprit des Pères de la construction européenne –, représentant davantage un pion sur l’échiquier du capitalisme mondial qu’une entité politique autonome et reconnue. Autant dire la disparition programmée de la construction européenne telle qu’elle a été imaginée depuis près d’un demi-siècle.
Autre orientation, plus optimiste, mais plus exigeante. La refondation d’un imaginaire politique. Sur quelles bases ? Entre AIP et « communes à facilités », la classe politique belge doit d’abord faire preuve de responsabilité en clarifiant ses priorités. Et si la notion de solidarité a un sens, celle-ci doit être assumée de façon globale, en commençant par l’existence d’une politique sociale ayant l’aval de l’ensemble des partenaires… sociaux. Dans un contexte de crise mondiale, ces derniers ont appelé le gouvernement à la rescousse : il aurait dû y répondre massivement et non timidement. Cela aurait été le meilleur moyen de relancer le pacte économique et d’assurer au monde du travail une visibilité à moyen terme, qui est le meilleur garant contre le repli nationaliste. Cela aurait été également un point d’appui pour la classe moyenne belge – qui pourrait y voir un cadre stable et reconnu à ses ambitions –, créant ainsi les conditions favorables pour de nombreuses réformes socio-économiques à venir. Certes, cette tentative semble avoir échoué. Mais d’autres occasions se représenteront, qui ne manqueront pas de relancer le débat et de placer à nouveau les dirigeants politiques face à leurs responsabilités. Cette consolidation de la négociation collective pourrait, ensuite, conduire à la relance d’un mouvement social structuré, capable d’intégrer des composantes de plus en plus diverses (étudiants, salariés, représentants syndicaux, militants associatifs, consommateurs alternatifs, élus politiques, etc.) en vue d’ériger une nouvelle citoyenneté écologique et sociale.
A bien y regarder, tel est sans doute ce qui demeure le plus problématique dans l’année qui vient de s’écouler : si des idées décisives pour l’avenir du pays ont su trouver une place dans le débat public malgré la crise – à commencer par celles de « circonscription fédérale » ou de Bruxelles-région trilingue, développée par Philippe Van Parijs (Libération, Le Soir, 14 juin 2011) –, il est peu probable que le jeu politique belge évolue véritablement en l’absence d’un travail de la société sur elle-même, et d’une mobilisation d’envergure. Comme le remarque Michel Molitor ici même, la société civile n’est pas restée absente d’un conflit dont l’épicentre demeure malgré tout celui des rapports stratégiques entre partis. Mais ses interventions n’ont pas débouché sur des mobilisations collectives trans-communautaires, capables d’affirmer la prépondérance d’enjeux communs sur la controverse actuelle. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler, pourtant, que les problèmes ne manquent pas : l’économie mondiale est entrée depuis trois ans dans une crise profonde, les inégalités socio-économiques se sont accentuées sur le territoire belge ou européen, et l’horizon d’une régulation du capitalisme mondial en vue de fonder une société plus juste se fait attendre…
Sur ce terrain, le doute subsiste donc. Accord gouvernemental ou pas, le pays n’a pas encore su donner la preuve qu’il était en mesure d’échapper à une définition restrictive de la citoyenneté, et que l’agenda des préoccupations pouvait échapper à la controverse linguistique. Avec la séparation des dossiers « institutionnel » et « socio-économique », le ver était dans le fruit. Mais cela n’empêchait nullement la société civile de réagir fortement en réaffirmant, bien au-delà de la demande d’un gouvernement à n’importe quel prix, ses priorités en matière de dignité, de bien-être ou de solidarité, dans un monde qui en bouscule constamment les fondements . Depuis un an, le silence qui a prévalu en ce domaine est sans doute l’expression de ce que Michel Molitor nomme ici un « égoïsme collectif ». S’il devait se prolonger indéfiniment, cela signifierait que la société demeure ballotée par des jeux stratégiques sans être à même d’opposer à cette dérive un certain nombre d’ambitions fondatrices. Ce ne serait guère rassurant. Mais le pire n’est jamais sûr… La Belgique est dans doute l’un des pays européens qui présente le plus d’atouts en la matière, en raison de son attachement aux corps intermédiaires et aux mouvements sociaux. Sur ce terrain plus que sur d’autres, elle a donc rendez-vous avec elle-même. Dans un avenir proche. Et l’Europe avec elle.
REFERENCES
Lechat, Bruno, 2006, « Solidarité, condescendance, estime de soi. Sortir de la fosse aux Wallons », in La Revue Nouvelle, mars, pp. 5-11.
Molitor, Michel, « Crise politique et malentendus », ici même.
Van Parijs, Philippe, 2011, La Belgique est-elle coupable en deux ?, Le Soir, Libération, 14 juin.
La « révolution spontanée » en Tunisie, par Mohamed Nachi, mars 2011
La Révolution tunisienne de 2011 (الثورة التونسية) est l’aboutissement d’une suite de protestations et de manifestations insurrectionnelles entamée en décembre 2010 et atteignant son point culminant le 14 janvier 2011 avec la fuite du président de la République, au pouvoir depuis vingt-trois ans. C’est une révolution singulière et exemplaire qui n’a pas eu lieu comme accoutumé pour d’autres révolutions, car il n’y a eu ni l’intervention de l’armée ni celle de groupe de rebelles. Les manifestations étaient pacifiques, mais la police a tiré à belles réelles, faisant au total plus que cent manifestants tués.
C’est la population et principalement les jeunes qui, avec calme mais beaucoup de déterminations, ont commencé à manifester pour revendiquer le droit à avoir un emploi et de pouvoir s’exprimer librement. Au départ, ils protestaient contre les conditions économiques difficiles, la corruption et la répression policière du régime. Les protestants réclamaient plus de justice sociale et le droit à une vie décente où la liberté sera garantie. Les slogans mobilisés étaient entre autres : liberté, travail et dignité. Cette population, pourtant très en colère, n’a fait aucun usage de la violence. Le mouvement de protestation était spontané et conscient des limites de son action dans un système politique où le minimum de liberté n’était pas toléré. Les associations, les syndicats, les partis politiques et la presse étaient muselés sous prétexte de lutte contre l’islamisme et le terrorisme. Et de fait, la dictature de Ben Ali était connue pour son arbitraire, c’était un régime oppressif, tyrannique où le droit n’avait pas de raison d’être. C’était une dictature des plus cruelles dans le monde arabe. Il faut par conséquent saluer le courage et la détermination du peuple tunisien.
Les manifestations sont parties de la ville de Sidi Bouzid, centre-ouest du pays. Elles débutent le 17 décembre 2010 à la suite de l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, âgé de 26 ans, dont la marchandise avait été confisquée par la police. Il a succombé à ses blessures et le 5 janvier cinq mille personnes ont assisté à ses funérailles. C’est le premier martyr de la révolution, devenu le symbole de la libération du peuple tunisien du despotisme et de l’omnipotence du régime de Ben Ali.
S’agissant des révolutions en général et de la révolution tunisienne en particulier, il y a une question qui demeure mystérieuse : comment nait une révolution ? Quelles sont les causes qui sont à l’origine du déclanchement de la révolution ? Comment bascule-t-on des revendications et protestations vers la révolution ? Ces questions sont encore plus énigmatiques lorsque l’on pense à la révolution tunisienne. Comment se fait-il que la population tunisienne, longtemps silencieuse, s’était révoltée ? De toute évidence, cette révolution était inattendue et a surpris tout le monde y compris les acteurs qui étaient à l’origine de son déclanchement ; ceux qui l’ont mené ne s’y attendaient pas. Elle a eu lieu dans un contexte où elle n’avait aucune chance de réussir, une situation où la rébellion était impossible à entrevoir dans la mesure où les risques de répression étaient bien pire que ce que l’on pouvait imaginer. Et pourtant, la révolution fut ! Il y a des révolutions, mais il n’y a pas une théorie de la révolution. C’est donc une révolution à la tunisienne, devrait-on désormais dire. A cet égard, l’exemple tunisien sera étudié et enseigné pour lui-même, pour sa singularité et son exemplarité.
Un régime d’humiliations, de mépris et de mensonges
Pendant les vingt-trois années du règne de Ben Ali, il n’existait même pas les conditions minimales pour assurer l’exercice de la citoyenneté, du militantisme politique ou de l’action syndicale. Le régime contrôlait tout et ne laissait aucune possibilité à l’expression du moindre mécontentement. L’opinion publique était muselée et la censure omniprésente.
L’exercice du pouvoir par le général Ben Ali était devenu de plus en plus personnalisé, réduisant au strict minimum le rôle et la place des institutions politiques – le Parlement n’était qu’une chambre d’enregistrement – judiciaires – la justice était aux ordres, avec des procès et des jugements iniques – et de l’administration publique – corruption, népotisme, etc. L’omnipotence de l’exécutif écrasait le régime et étouffait le jeu politique, réduisant à néant toute forme de pluralisme. Le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), parti du président, se confondait avec l’Etat et ses intérêts passaient avant l’intérêt général. L’Etat était devenu au service de l’enrichissement personnel du Président et du clan familial de son épouse, constitué en une « quasi-mafia », selon l’expression de l’ambassadeur américain en Tunisie. Le président du RCD n’était autre que le président de la République qui nommait tous les dirigeants au bureau politique, aux fédérations et aux sections locales du parti.
Tout cela a conduit à la frustration d’une population qui ne cessaient de subir les intimidations et les injustices les plus criantes, de se sentir offensée, mais dont elles ne pouvaient exprimer le moindre mécontentement ; elles ne pouvaient ni dénoncer les injustices ni réclamer qu’une justice soit faite. C’est que le système policé de contrôle était parvenu à normaliser toute la société, en usant des moyens de répression les plus cruels : non respect des règles élémentaires du droit, fabrication de fausses preuves, jugements iniques, vices de forme, peines sévères, sans parler de la torture dont l’usage était courant.
En outre, le népotisme et la corruption étaient devenus une composante essentielle du régime. La femme du Président avec les membres de sa famille – ce que l’on appelle « clan Trabelsi » – étaient devenus aux yeux des Tunisiens le symbole de l’affairisme, de l’arrivisme et de la corruption généralisée. Une mafia sans foi ni loi. En effet, devenu de plus en plus envahissant, le clan Trabelsi contrôlait la plus grande partie de l’économie du pays. La plupart des secteurs de l’économie tunisienne – l’immobilier, l’industrie, les finances, les banques, le tourisme, … – étaient entre les mains des membres de ce clan familial corrompu.
Tout cela a exaspéré l’opinion et a fait que la suspicion régnait en maitre ; le régime était devenu à la fois détesté et méprisé. Mais la population n’était pas résignait. C’est pour cette raison que le peuple tunisien a dit son dernier mot : trop, c’est trop !
Mohamed NACHI
Professeur de sociologie à l’Université de Liège
Professeur invité à l’Université de Princeton (USA) en 2010-2011
“Les entrailles du vent… Poèmes et dessins”, publication en ligne le 7 janvier 2011
“Il s’agit d’un chemin à accomplir, sur les sentiers du vivant, là où l’humanité surgit. Il s’agit de partir à la conquête d’un territoire et de se trouver soi”. Philippe Besson
Merci à Philippe pour ces mots qui clôturent Les entrailles du vent, un livre publié ces jours-ci chez Eranthis, une jeune collection de poésie. A l’heure où les ressorts du dialogue semblent cassés de toutes parts, ce livre a été conçu comme un véritable travail à deux voix. Les mots ont inspiré des dessins, les dessins ont déplacé les mots. Avec l’Irlande en toile de fond, c’est une méditation sur l’enfance, sur ces lieux multiples où nos pas font l’apprentissage de l’avenir, sur la violence qui guette et l’inaltérable pouvoir de la vie, sur l’ambiguïté de l’homme.
Ce livre dit aussi la richesse des rencontres. Il est né de l’échange avec une artiste, Nadine Fabry (www.nadinefabry.com), rencontrée à l’occasion de la parution de Dire non à l’oubli, un livre de soutien aux défenseurs des droits de l’homme en Birmanie et en Colombie, publié il y a plusieurs années (http://www.i6doc.com/fr/livre/?GCOI=28001100175600). Nadine y éditait deux reproductions de ses peintures ainsi qu’un texte, à la fois plein d’humour et d’une grande profondeur. J’ai souhaité aller plus loin
A titre de boussole sur les chemins de notre nouveau livre, voici un extrait du message que je lui adressais au début de notre projet :
“L’Irlande n’est pas seulement pour moi un lieu, mais un motif littéraire. J’y ai vécu à la fin des années 90 et ai mis dix ans à finaliser ces poèmes. Au fil des jours, des textes et des images se sont sédimentés à l’intérieur de mon esprit. Je les couchais sur le papier, avant de les reprendre, de les retravailler et de les affiner. C’est une longue épure qui ressort de toutes ces années.
Ce pays fut d’abord pour moi une terre, où “l’espace a pris le relais de l’âme” (p. 65). Une terre secouée par le le vent, baignée par des lumières fragiles. Une terre où les paysages, parfois ternes, parfois rocailleux, sont constamment troués de petits lacs. L’eau y est partout, pour peu qu’on prenne le temps de la voir. Elle n’est pas simplement autour, dans cette mer infinie qui cerne l’île de toutes parts. Elle est dedans, à l’intérieur, au centre. Aussi la terre n’est-elle jamais la même. Elle n’a rien de majestueuse et refuse toujours d’être idéalisée. Mais c’est précisément pour cela qu’elle est touchante. Par moment, cette terre est presque blême et ses yeux sont empreints d’une infinie tristesse. D’autres fois, sa spontanéité et sa sauvagerie sont bouleversantes. Ces poèmes cherchent d’abord à dire cet ancrage dans une terre, dans une matière, dans un sol qui forme le socle réel de l’esprit. Il n’y a à mes yeux rien d’autre pour la spiritualité humaine que cette matérialité sans fin, d’où nous venons et où nous retournerons.
Pourtant, cette terre est pas simplement roche, ou pierre, ou sable, ou bruyère : elle est avant tout espace, luminosité, vent. Le vent est comme la matière en mouvement, la chambre d’enregistrement de nos désirs et de nos doutes.
L’Irlande… c’est aussi une histoire douloureuse. Piétinés par la puissance anglaise au XIXe siècle et conduits à la misère, les irlandais se sont révoltés au début des années 20 et ont construit leur indépendance. Mais le prix à payer a été très, trop cher : la division du pays et la soumission du nord à l’Angleterre, qui y a installé un gouvernement coercitif au mépris de la minorité irlandaise, stigmatisée et pauvre (”on les appelait Brits”, p. 53). Pauvreté qui… a donné naissance à l’IRA (Armée républicaine irlandaise), laquelle a à son actif de nombreux actes terroristes face à l’inflexibilité du pouvoir londonien. Des mouvements non-violents se sont pourtant développés, par exemple sous la forme de grèves de la faim dont Bobby Sands a été une des plus illustres figures. Mais il est mort, sans avoir rien obtenu. D’où un poème qui fait le lien entre lui et Primo Levi, et s’interroge sur la solitude de ces voix pourtant fondatrices (”les pieds groggy dans la mer épaisse”, p. 91) .
Quant au Belfast des années 90, une scène m’a marqué, parmi beaucoup d’autres : un grillage sur le toit d’une cour de récréation, pour éviter que les éclats d’obus ne tombent sur les enfants (”à l’époque des Troubles”, p. 107). Dernière chose importante: je suis entré en Irlande quelques mois après la signature de l’Accord du Vendredi Saint, qui mettait fin à des décennies de violence. Mais l’IRA s’est laissée débordée par sa branche extrémiste, laquelle a, en juillet 1998, signé un des attentats les plus violents de son histoire, tuant de nombreux civils, dont une femme enceinte de deux jumeaux… Sa mort a fait la une de l’actualité tant elle révélait l’absurdité de la violence (”l’Irlande aura permis de parler de l’ambiguïté du sang”, p. 130). Pour moi, cette violence est comme une métaphore de l’identité européenne : elle s’est développée au coeur d’un continent dit “civilisé”…
Enfin, entre la terre et la violence, des moments d’amour, des amis, des enfants. Des enfants qui dévoilent, dans leur mots les plus crus, quelque chose comme l’alliance secrète entre toutes les extrêmes, mais surtout la force indomptable du désir de vivre… et de résister. C’est à mes yeux à ce niveau le plus fragile et le plus simple que commencent la prise de conscience de la violence, ainsi que les premiers mouvements de l’opposition à la mort. L’enfance est une vérité non-dogmatique, ce je ne sais quoi qui passe, ne réclame rien d’autre que la vie, fut-ce de façon égoïste. L’enfance est la vérité du doute (”de quel côté se trouve la lumière” p. 15) et l’envers du mensonge (”on en ment pas à son enfant”, p. 133).”
Nadine a accepté de répondre à mon invitation, en proposant des mélanges d’encre de chine et de brou de noix. Qu’elle en soit remerciée ! Pour aller plus loin, découvrir ces dessins et ces mots, il vous suffit de cliquer sur le lien suivant :
http://www.i6doc.com/fr/livre/?GCOI=28001100737840
Peut-être trouverez vous là d’autres motifs pour maintenir votre conscience en état d’alerte, sur les traces d’Indignez-vous, de Stéphane Hessel.
Bonne année à tous !
“L’énigme Aung San Suu Kyi”, publication en ligne le 22 décembre 2010
Elle est libre. La junte militaire a cadenassé les dernières élections avant sa libération, de très nombreux prisonniers politiques croupissent dans les prisons birmanes et les espoirs étouffés de la révolution safran n’ont pas disparu de nos mémoires. Malgré cela, elle est libre. Comment ne pas s’en réjouir… Mais au fait, que savons-nous de ce personnage sur lequel les médias concentrent à nouveau leurs projecteurs ? Aung San Suu Kyi a écrit, beaucoup écrit. Et quand on regarde de près ses différents textes, on découvre que son « destin » repose sur une énigme. Une triple énigme.
L’énigme de la filiation. Comment être l’enfant unique de celui que beaucoup considèrent, à tort ou à raison, comme le « père » de la nation birmane ? Si elle n’a jamais apporté de réponse définitive à cette question, la biographie de son père à laquelle elle consacre ses premiers efforts (Aung San of Burma, The University of Queensland Press, 1984) lui permet de faire une analyse distanciée de cet homme public…. qu’elle a à peine connu. A la lire, on suit d’ailleurs la lente fabrication d’un destin politique, qui n’avait rien d’évident ni de spontané. Elle-même en vient à montrer que la stature d’homme d’Etat attribuée à son père ne s’est constituée que tardivement, essentiellement entre 1945 (date de l’indépendance) et 1947 (date de son assassinat). A cette date, Aung San Suu Kyi a tout juste deux ans. Avant ? Avant, l’homme est un étudiant engagé, adversaire farouche de la domination britannique, se consacrant entièrement à l’indépendance son pays. Né en 1915, membre de la Young Men’s Buddhist Association (YMBA) au début des années 30 – une des premières grandes organisations étudiantes au service du nationalisme birman –, il en accompagne les transformations avant de rejoindre l’Armée d’indépendance birmane et d’épouser les idéaux socialistes. Elle écrit : « Aung San, qui souhaitait ardemment une unité de gauche, réitérait son attachement au socialisme marxiste mais aussi aux droits des individus au sein du Parti communiste ». Ce qui domine cette biographie, c’est l’idée que les valeurs morales reconnues à cet homme tout au long de son combat pour l’unité de la résistance lui valent une admiration profonde jusque dans les rangs de ses adversaires. Puis vient le temps de l’alliance avec les Japonais, en 1945. Aung San est prêt à tout pour bouter les Britanniques hors du sol birman. L’idéal de l’indépendance se paye au prix fort d’une habileté stratégique. L’éthique de responsabilité coûte cher… L’homme y laissera sa vie. Mais pour sa fille, cette perte originelle n’est pas la seule facette de cette première énigme. Car vient le temps d’une décision autrement plus difficile. Sommée par la junte de choisir entre un exil doré, lui permettant de vivre en famille, et un engagement politique dans son pays, où sa famille est interdite d’accès, elle choisit consciemment la deuxième option. Elle n’a pas revu ses enfants depuis au moins dix ans, sachant que son mari est décédé lors d’une précédente assignation à résidence, sans qu’elle ait pu l’accompagner dans ses derniers instants. Sur quels ressorts ultimes se fonde le choix d’une telle séparation, comment vit-elle cette double rupture des liens de filiation, en quoi ces dimensions sont-elle constitutives de son rapport au politique ? Première énigme.
L’énigme de la médiation. Relire la thèse qu’elle publie en anglais sur le thème Burma and India: Some Aspects of Intellectual Life Under Colonialism (traduit et publié en français chez Olizane, en 1996) offre un aperçu saisissant de sa propre élaboration intellectuelle. C’est en effet à partir d’une comparaison entre les traditions littéraires indienne et birmane d’une part, et d’une crique lucide des insuffisances de celle-ci d’autre part, qu’Aung San Suu Kyi dresse un état des lieux serré de son pays – et des rapports entre écriture, culture et politique. L’écriture constitue pour elle le matériau brut dans lequel se sont gravées les légendes nationales, mais aussi une large partie des aspirations à l’indépendance. C’est avant tout le lieu du désir. La culture désigne le réseau de signes et de symboles où le travail d’émancipation politique découvre ses racines spirituelles – essentiellement bouddhistes dans ce cas. C’est le lieu de la singularité. Le politique, c’est enfin le lieu d’une articulation fondatrice entre des luttes (pour la démocratie) et des normes (à visée universelle). Or dit-elle en substance, le propre de la nation birmane est, à la différence de sa consœur indienne, de ne jamais avoir su mobiliser ces appuis normatifs pour penser et déployer sa propre singularité. Faute de s’être véritablement ouverte sur le monde, elle s’est enfermée dans une histoire qui, à partir des années 60, a fait le lit d’un nationalisme autoritaire et placé le pays au ban des nations. On ne peut comprendre Aung San Suu Kyi – sa lecture assidue des textes bouddhistes comme des pensées fondatrices de la démocratie libérale – sans voir à quel point son exigence initiale est demeurée intacte : penser le destin de son pays à travers un dialogue intense entre Orient et Occident, ne rien céder sur les exigences qui sont à l’œuvre de part et d’autre. Le bouddhisme, comme fait de culture autant que réservoir spirituel, lui paraît devoir jouer un rôle primordial. Gandhi – qu’elle mentionne souvent – est à ses yeux un orfèvre. Mais cette médiation est-elle vraiment réaliste aujourd’hui ? Les institutions internationales, fondées essentiellement par l’Occident, n’ont-elles pas abandonné son pays à la seule raison stratégique ? L’Orient n’est-il pas, de son côté, rétif à l’universalisme du droit ? Deuxième énigme.
L’énigme de la raison. Une énigme dont l’importance s’avère cruciale pour la compréhension de son action politique. Dans de nombreux textes – en particulier ceux qui composent cet ouvrage majeur qu’est Se libérer de la peur (Ed. Des Femmes, 1991) –, Aung San Suu Kyi intègre les acquis de la « démocratie libérale ». Elle rappelle en effet qu’il y a de nombreux motifs, au sein même de la tradition birmane, pour appuyer ce choix. Elle rend compte de certaines des exigences bouddhistes censées guider la pratique politique, par exemple « la non-résistance à la volonté du peuple, qui passe pour une approbation bouddhiste de la démocratie ». Elle ajoute : pour le bouddhisme, « le fait qu’un gouvernement placé sous le signe de la responsabilité politique, du respect de l’opinion publique et de la souveraineté de la loi soit mieux placé pour honorer la volonté du peuple qu’une classe dirigeante toute puissante (…) constitue un argument de poids en faveur de la démocratie ». Son argumentation fait plus largement appel au sens commun : « Les Birmans ont du mal à croire que leurs valeurs traditionnelles puissent s’opposer à ces concepts qui accordent aux humains une dignité naturelle et des droits égaux et inaliénables ». Sa réflexion vaut-elle pour autant une simple approbation du « modèle libéral » et, plus spécifiquement, de l’idée qu’il suffit de se référer à la « raison » pour sortir son pays de la situation qu’il connaît aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr. Non seulement parce que Aung San Suu Kyi ne cesse d’étayer sa réflexion sur les acquis du bouddhisme, c’est-à-dire sur une culture profondément étrangère à la tradition libérale, mais surtout parce qu’il s’agit pour elle de fonder la « quête de la démocratie » sur un rapport existentiel à soi et aux autres : il est question, non seulement de choix rationnel, mais de « courage et de sacrifice », non seulement de conviction par l’argumentation, mais de « libération de la peur ». La peur désigne pour elle l’ensemble des inhibitions qui, dans une société soumise à un régime totalitaire, conduisent chacun à céder sur ce qu’il considère comme indispensable à sa dignité. C’est donc à une nouvelle lecture du politique que nous invite sa pensée. Un peu comme Marx qui considérait l’oubli des rapports sociaux comme condition du succès du capitalisme, la fille d’Aung San voit dans l’oubli de cette dimension existentielle la racine de la reproduction indéfinie du pouvoir totalitaire. Mais comment faire tenir ensemble existentialisme et rationalisme ? Est-on sûr que cette articulation puisse déboucher sur autre chose qu’une simple complaisance à l’égard des pouvoirs en place ? Comment associer la libération de la peur avec l’exigence formelle de construction de la démocratie ? Troisième énigme.
Nul ne sait ce qu’il adviendra d’elle dans les mois ou les années à venir. Il est peu probable que le pouvoir birman cède facilement la place. Le futur proche s’annonce difficile. Mais la Dame de Rangoon a déjà repris sa marche en avant, entourée de ceux de ses proches qui n’ont pas été emportés par le régime. Les énigmes que nous venons d’indiquer soulignent la force d’une pensée en mouvement, marquée par une relation complexe au « père de la nation », au monde occidental, à l’exigence de rationalité… Mal connu, ce travail est le signe d’une conscience exceptionnelle de son temps, qui se double d’une œuvre écrite déjà consistante. On ne peut qu’espérer qu’elle vienne prochainement recevoir le titre de Docteur Honoris Causa que l’UCL lui a décerné. Et si, au-delà des formalités d’usage, cet événement était l’occasion de lui présenter le travail que son parcours nous oblige à faire ici, en Occident même, pour penser le monde d’aujourd’hui… avec elle ?
“La part maudite européenne”, Le Soir, 25 mars 2010
Les récentes déclarations du président français qui, au Rwanda, a reconnu les erreurs de la France sans engager la responsabilité officielle de l’Etat, sont l’occasion d’aborder la part sombre de la construction européenne : celle de son rapport structurel à la violence. Bien sûr, comme tout espace politique dont l’histoire est marquée par la tentation hégémonique, l’Europe n’a aucun monopole en la matière. Il reste que, au sortir du second conflit mondial, le projet européen fut de chercher à y mettre définitivement fin, et que ceci s’est concrétisé par la mise en place des institutions de l’Union européenne, forme politique contingente mais déterminante pour les générations d’après-guerre. Dans cette perspective, un point de vue a jusqu’ici très largement dominé le débat : l’U.E. nous aurait permis d’entrer dans une ère pacifiée, permise par la formation d’un “monde commun”, dont les problèmes actuels seraient liés alternativement à des dysfonctionnements institutionnels internes et/ou au retour de la polarisation politique traditionnelle, face au risque d’une mondialisation déshumanisante. L’échec du projet d’une Constitution pour l’Europe fut en quelque sorte le produit de cette double critique. Mais cahin-caha, le Traité de Lisbonne aurait permis de sauver l’essentiel du jeu institutionnel et de maintenir haut l’idée européenne. Economiquement malmenée, cette idée serait politiquement sauve. Au Rwanda, elle s’est pourtant durablement abîmée. Avec le Traité de Libre commerce envers la Colombie, elle risque de verser définitivement dans la honte. Pour comprendre ce dédoublement, il faut revenir sur trois aspects importants.
1. S’il y eut – et s’il y a encore – un génie européen, ce fut de défendre l’idée que la sortie de la violence exigeait de mettre fin à l’affrontement incessant entre Etats nations et de poser les bases institutionnelles d’un espace pacifique. Au-delà des éléments historiques proprement dit, on a là l’un des fondements de l’intérêt général européen porté par la Commission, en tension avec le Conseil et le Parlement. Parallèlement, l’Union s’est dotée d’un appareil juridique important sur le terrain des droits civils, dont témoigne le relatif “succès” de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (1). Dans l’ensemble, la carte d’identité libérale des droits et devoirs du citoyen européen s’est largement installée : le terme générique de “lutte contre les discriminations” (raciales, sexuées, culturelles, etc.) est devenu le mot d’ordre des institutions européennes, ouvrant utilement la voie à un espace normatif permettant de dénoncer les abus en la matière dans l’ensemble du territoire de l’Union.
2. Cette construction “civiliste” demeure pourtant contre-productive si, comme l’a montré l’histoire du XIXe siècle, elle n’est pas à son tour prolongée par la construction de droits sociaux, capables de faire barrage aux violences générées par un capitalisme sans contrepartie. Car “l’invention du social” au siècle dernier ne consista pas tant à mettre la misère à distance des élites bourgeoises urbaines, qu’à constituer la socialité comme nouvelle base du droit, à faire du refus de l’asservissement par le travail le nouveau socle normatif de l’économie-monde. C’est à partir de ce point nodal que s’est inventé, dans des luttes régulées par le droit puis dans la mise sur pied de l’Etat-providence, un rapport de l’humanité à elle-même différent de celui imposé par les forces du marché. G. Esping-Andersen a parlé à ce propos de démarchandisation (”decommodification”) de la personne du travailleur au sens où, malgré sa dépendance à l’égard du salaire pour assurer sa survie, cette personne disposait de droits irréductibles à l’achat ou la vente d’une force de travail. Or cette construction est devenue, en raison même du processus d’élargissement européen, le théâtre d’une nouvelle marchandisation (”recommodification”). Pourquoi ? Parce que le principe de subsidiarité qui a été conçu pour permettre aux Etats sociaux les plus en pointe de maintenir leur avance a, en pratique, transformé l’Europe “élargie” en un vaste champ de concurrence entre divers “référentiels” sociaux, et que les ressorts politiques pour reconstruire une Europe par-delà une telle dissolution font cruellement défaut (2). Si les tentatives visant à accroître la régulation de l’économie européenne avancent à petits pas et doivent être soutenues (3), la base juridico-sociale d’une telle évolution semble se dérober de plus en plus. Or une telle fragmentation interne, contraire à l’esprit des Pères fondateurs, n’est pas seulement un problème pour les européens. Elle est également porteuse d’un processus de déliquescence du sentiment d’universalité, d’une fragmentation externe.
3. C’est cela, en effet, que dit aujourd’hui l’immense difficulté pour deux Etats fondateurs de l’Union (la Belgique et la France) de reconnaître leur implication concrète dans le génocide des Tutsis au Rwanda : l’impossibilité de scruter lucidement la part sombre de l’identité européenne et, par ce biais, de s’engager dans la construction d’une communauté éthique authentiquement universelle, plus forte que les divisions du moment. Et c’est aussi cela que dit la préparation du Traité de libre commerce avec la Colombie par la Commission : l’indifférence latente ou réelle des européens à l’égard des “autres” – le hors-champ de leur identité. Faut-il pourtant que l’Europe soit à ce point aveugle pour ne pas reconnaître ce que le dernier rapport de Human Rights Watch (4), le Bureau de représentation de l’ONU ou de nombreuses ONG sur place disent constamment sur le sujet ? Il se joue en Colombie une violence post-totalitaire, dont le caractère virtuellement illimité tient à l’insertion de l’économie colombienne dans le jeu des échanges mondiaux libéralisés, c’est-à-dire déconnectés de leurs coûts en termes de conditions de travail et de vies humaines – ce dont les syndicalistes colombiens font plus que d’autres l’amère expérience (5).
On aurait tort néanmoins d’incriminer une mondialisation abstraite dont l’Europe ne serait qu’un acteur de seconde zone. Elle a sur ce point les moyens d’agir. L’actuelle fracture entre l’économique et le social et, au sein de la sphère économique, entre plusieurs conceptions antagonistes de l’économie, sème les germes d’une dissociation de la conscience européenne. Mais la mise à jour d’une chaîne de causalités, le rappel des intrications croisées liant l’indifférence entre européens à l’indifférence des européens, peut ouvrir de nouvelles capacités d’action collective. Car l’Europe ne se reconstruira qu’en réveillant en elle ce qui fut l’un des moteurs de sa construction : la formation d’une conscience-monde devant le constat de sa contribution à la barbarie. Faute d’un tel réveil, le génie européen pourrait n’être – et pour combien de temps ? – qu’un malin génie.
(1) Cf. Le Monde du 4 mars 2010.
(2) Y compris dans les dernières propositions de la Commission sur la pauvreté, qui n’abordent pas la question globale des conditions de sortie de la pauvreté (accès aux services publics, droit au logement, différentiels de droits sociaux, etc.).
(3) Notamment à travers la mise sur pied d’une politique industrielle dégagée du court-termisme, une régulation renforcée de son système bancaire et le resserrement des solidarités budgétaires entre Etats.
(4) “Paramilitaries’ heirs. The New Face of Violence in Colombia”, disponible sur www.hrw.org/en/reports
(5) Le Parlement européen, qui doit encore se prononcer, dispose d’un droit de véto sur le sujet.
“Pragmatisme social, nihilisme moral”, Le Soir, 28 mai 2008
Après un an de présidence Sarkozy, où en est le pouvoir français ? Peut-on d’ores et déjà dessiner une trajectoire ou, du moins, en esquisser les traits ? Quelques remarques à ce propos.
Il est d’abord frappant de constater à quel point la droite française a, sans honte, renoué avec un vieux fond anti-égalitaire, au point de faire de l’inégalité un but avoué de l’action politique. Le dispositif fiscal visant à l’exonération des droits de succession, alors même que la transmission patrimoniale est l’un des principaux vecteurs de l’inégalité française et que le mérite doit se jouer sur chaque génération, le fameux objectif de ne pas imposer les ménages les plus fortunés au-delà de 50% et de tourner ainsi le dos à un principe élémentaire de proportionnalité, alors que la structure du capital – notamment financier – repose sur un principe d’accumulation indéfini, enfin, la volonté de faire la peau des 35 heures, non par la voie d’accords de branche ou d’entreprise, mais par le jeu des heures supplémentaires individuelles, niant du même coup les efforts collectifs d’organisation du travail ou de dialogue social qui avaient été engagés précédemment, tous ces éléments dessinent une axiomatique de l’injustice qui suffirait à elle-seule à décrire un an de sarkozysme. On peut évoquer les problèmes liés au pouvoir d’achat ou aux 35 heures : ils étaient effectivement importants. Mais on ne voit précisément pas comment le pouvoir français les a résolus, en vidant des caisses déjà vides et en jouant l’individu contre la loi.
Pourtant, à en rester à un débat strictement économique, à se focaliser sur une problématique essentiellement redistributive, on ne parvient pas à saisir le noyau idéologique du pouvoir en place. L’essentiel est ailleurs, dans le système de légitimation qui accompagne les décisions économiques. Sur ce plan, deux constats se dégagent.
1. L’entrée en scène d’un certain pragmatisme social. Sur ce point, et c’est important, le pouvoir a marqué des points. Il su utiliser la dérive étatiste de la gauche française qui, contrairement à son homologue belge, ne s’est jamais appuyée sur les mouvements sociaux pour fonder sa réflexion et sa pratique politiques. Après avoir tenté de les inféoder (le lien PC-CGT), la gauche les a ignorés. A l’inverse, le pouvoir actuel a su effectuer certains déplacements décisifs : la CGT – et ce n’est pas le moindre des paradoxes d’un pouvoir de droite – a été reconnue comme un acteur central dans le dossier des retraites, l’accord dit de “Flexi-sécurité” a été paraphé à l’échelle nationale par une majorité d’organisations syndicales et la “position commune”, adoptée récemment par la CGT, la CFDT et le MEDEF, consacre l’amorce d’une réforme globale de la représentativité syndicale, c’est-à-dire du rapport de forces et de l’aptitude à négocier le changement social. On ajoutera que ce rapport de forces s’inscrit, aujourd’hui, dans une dynamique d’ensemble du capitalisme qui n’a jamais été aussi défavorable au travail. Ou bien encore, qu’en France, la légitimité du président et de son gouvernement sont si fortes que les syndicats n’avaient pas d’autres choix que de négocier. C’est exact. L’accord sur la “Flexi-sécurité” reflète, mieux que d’autres, cet actuel déséquilibre : d’un côté, la portabilité des droits existe, mais elle se limite à la formation et exclut les autres droits, hormis certaines mutuelles pour une durée limitée ; d’un autre côté, l’accord facilite les “ruptures” de contrat et institutionnalise l’idée que l’entreprise ne doit pratiquement plus s’engager dans la durée auprès de ceux qu’elle emploie. Il n’empêche. Dans la mesure où ces éléments ont été laissés à l’initiative des partenaires sociaux, on doit aussi constater qu’ils reflètent une certaine qualité de dialogue social, malgré l’asymétrie des forces. Demain, si elle revient au pouvoir, la gauche ne pourra ignorer une telle situation : à elle de permettre aux syndicats de salariés d’inverser le rapport de forces en leur faveur, tout en maintenant le cap de la négociation.
2. La consécration du nihilisme moral. Mais cette entrée du pragmatisme sur la scène sociale française a son revers, qui constitue la face la plus sombre et la plus régressive du pouvoir actuel. Le nihilisme se pare des voiles de la vertu pour mieux s’instiller dans la pratique du pouvoir d’Etat. Le nihilisme n’est pas, comme on le croit trop souvent, un simple “matérialisme”. Il ne vante pas seulement l’éphémère au détriment de l’essentiel, l’amour des choses contre l’amour des hommes. Il est une négation de l’homme lui-même –négation de la possibilité pour l’homme de chercher le sens d’une vie à l’écart des simagrées du pouvoir, dans l’exigence d’une pensée qui ait l’audace d’affronter et la contingence des décisions singulières et le destin des peuples. Sur ce plan, la pratique politique du sarkozysme est entachée de reculs graves. La façon d’ériger la “réforme” en seul horizon valide de l’action politique permet d’occulter le débat sur le fond des changements, sur leurs rythmes et leurs contreparties. Le discours sur le co-développement, aujourd’hui sans suite, cache une violence sécuritaire sans précédent, sans pour autant aborder de front la question de la contribution des étrangers à la vie civile et économique. Quant à la diplomatie des droits de l’homme, elle est à l’image du pouvoir : le relativisme est érigé au rang de colonne vertébrale de l’action politique. Trois exemples à ce propos.
En refusant d’ouvrir lucidement les pages douloureuses du passé algérien, en faisant mine de passer l’éponge sur les responsabilités réciproques des acteurs armés, cette approche nie la responsabilité spécifique d’un Etat – l’Etat français – dans son devoir de protection et d’exemplarité. En se rendant simultanément au Kremlin et dans les locaux d’une ONG de défense des droits de l’homme, en félicitant directement Vladimir Poutine après sa réélection, elle met sur un pied d’égalité ceux qui perpétuent la violence et ceux qui, au péril de leur vie, luttent au nom d’un idéal de justice et de liberté. En faisant en sorte que la France n’ait pas de prise de décision autonome sur le Tibet mais se cache dans le giron d’un Europe réduit à un ensemble fonctionnel, elle affranchit subitement son pays de tout courage politique, alors même que l’ex-candidat n’avait cessé d’en vanter les mérites à travers une relecture historique sélective, alors même que l’Allemagne et le Royaume-Uni ont su donner de la voix.
C’est que Sarkozy fait faire au pragmatisme ce pourquoi il n’a jamais été conçu : une finalité. Il n’est donc même pas un piètre élève de Machiavel, comme on le croit souvent. Avec lui, on ne peut plus dire : “la fin justifie les moyens”. Il n’y a plus de fin. L’arrangement permanent est devenu à la fois l’outil et le symbole du pouvoir. Aujourd’hui, la gauche est aux prises avec ses querelles intestines et ses contradictions doctrinaires. Il est temps qu’elle les résolve, pour enfin répondre à une question essentielle : à quoi sert la politique ? Si le premier bilan du sarkozysme a une utilité, c’est d’abord celle-là : incarner jusqu’à la caricature une mise en question dont les réponses ne lui appartiennent peut-être déjà plus.
“Le Tibet et nous”, La Libre Belgique, 28 mai 2008
La question n’est pas – ou n’est plus – de savoir s’il faut agir pour le Tibet lors des JO de Pékin. Il le faut, ne serait ce que parce que la signification de l’inaction serait d’une simplicité troublante : à l’heure de l’instantanéité et de la globalisation médiatique, elle traduirait un soutien presqu’explicite aux exactions commises par le pouvoir chinois envers les tibétains. Les Etats occidentaux l’ont d’ailleurs bien compris, qui cherchent “une voie médiane” entre la réprobation de la violence d’Etat et l’interdépendance économique. Une telle voie n’existe pas, c’est une évidence. Il n’y a pas de juste milieu entre l’exaction et le respect de l’intégrité, entre la mort et la vie. Pour autant, les valse-hésitation diplomatiques dessinent en creux la force de l’interrogation que le peuple tibétain adresse au monde occidental. Face à la puissance économique qu’est devenue la Chine, face au drame humanitaire qu’elle connaît aujourd’hui, il n’est pas possible de tenir sur ces questions des positions à l’emporte-pièce. Il faut agir donc, mais comment ? Deux constats et quelques propositions.
1. Il est faux de croire que le monde occidental serait naturellement porté à la défense des droits humains. Ce combat fut d’abord un combat de l’Occident contre lui-même. En plus des révolutions historiques de 1776 et 1789, qui ont dressé des peuples contre l’arbitraire, la pratique politique de l’Occident n’a cessé d’être hantée par son contraire (de l’esclavage à la Shoah). L’esprit des droits de l’homme ne fut jamais une simple déclaration d’intention, mais toujours le fruit d’une révolte de l’esprit humain contre les violations de la liberté et de l’égalité pratiquées par les Etats modernes. Et que l’on sache, ces violations n’ont pas cessé, notamment sur nos propres territoires. Dans la géopolitique contemporaine, on ne peut donc attendre des Etats occidentaux qu’ils cessent d’être ce qu’ils sont : un mélange de vertu et de vice, délimités par le droit, structurés par la domination. Leurs prises de position sont essentielles, car elles dévoilent les choix éthiques qui animent leurs dirigeants. Mais elles ne peuvent pour autant régler définitivement la question des droits humains, ici ou là-bas. Tout attendre d’eux, c’est se voiler la face sur la nature même du politique.
2. La culture chinoise est une d’une richesse insoupçonnée et mal connue. Cela s’explique par le malentendu historique entre l’Empire du Milieu et le monde occidental, qui se sont longtemps ignorés voire méprisés. Dans Libération daté du 9 mai, le spécialiste nord-américain des questions tibétaines, Robert Barnett, rappelle d’ailleurs que “les Chinois croient véritablement qu’ils aident les Tibétains “arriérés” à devenir “modernes”. Ironiquement, les Occidentaux qui ont envahi la Chine au XIXe siècle pensaient la même chose des Chinois”. Dans les deux cas, la rhétorique colonialiste repose sur un même présupposé : l’autre est un archaïque qu’il faut ré-éduquer, quitte à faire usage de la violence armée. Il est donc essentiel de sortir d’un discours antichinois, relayé par les médias occidentaux de façon désinvolte, qui ne fait que brouiller les cartes et faire le jeu du nationalisme local. A l’heure où sa population est dramatiquement endeuillée, ce n’est pas “La Chine” qui est condamnable, mais le pouvoir chinois, à la tête d’un appareil d’Etat qui bafoue trop souvent les libertés élémentaires. Du même coup, on ne peut continuer à tenir un discours sur les droits humains en République Populaire sans faire preuve d’un véritable effort de compréhension du patrimoine spirituel de ce pays-continent, dont le monde occidental sait finalement assez peu de choses. Cet effort n’est pas un culturalisme déguisé : il doit s’accompagner des exigences relatives à l’universalité des droits et d’une réprobation sans concession de la violence commise à l’encontre de la population civile, à commencer par les Tibétains eux-mêmes. Mais il doit aussi permettre de sortir de cette hypocrisie occidentale qui consiste à dénoncer certaines violations plutôt que d’autres et à utiliser le chiffon rouge médiatique sans, parallèlement, réfléchir à un engagement dans la durée. Parallèlement aux tibétains, de nombreux dissidents chinois tentent, eux aussi, de faire entendre l’appel de la liberté. Que faisons-nous pour les entendre, pour les soutenir ?
On doit exiger que les pouvoirs occidentaux adressent un signal fort, irréversible, aux dignitaires de Pékin. Le boycott ou la participation minimaliste aux cérémonies d’intronisation ou de clôture des JO en est l’occasion. Mais on ne peut déléguer aux Etats notre propre responsabilité et assister, en spectateurs assagis ou moroses, à la joute des puissances. Tentons donc quelques propositions. (i) Des organisations de défense droits humains appellent au boycott des retransmissions télévisées. Que ferons-nous demain, lorsqu’il suffira d’appuyer tranquillement sur le bouton de notre téléviseur pour contempler, un verre à la main, le spectacle de la performance sportive, dont ne pourrons plus dire que nous ignorons sa part de violence et de répression ? (ii) Les transformations socio-politiques au Tibet et en Chine se feront nécessairement sur la longue durée. Que ferons-nous demain pour que la défense des droits fondamentaux ne soit pas seulement l’étendard de notre bonne conscience mais le signe d’une solidarité sans faille avec ceux qui, au sein de leur propre culture, osent donner à ces droits un visage ou une voix ? (iii) Les représentants politiques auxquels, en démocratie, nous déléguons une partie de notre souveraineté sont à la tête d’Etats qui piétinent encore les droits des plus faibles. Que faisons-nous aujourd’hui, pour que la raison d’Etat ne soit pas, ici même, la voile pudibond de pratiques d’exception que nous ne voulons plus voir ?
Dans un pays proche, qui connaît également cette superposition scabreuse de la violence de la nature et de la violence des hommes, Aung San Suu Kyi, leader démocratique emprisonnée dans sa propre maison depuis plus d’une décennie, écrit : “la démocratie, pas plus que la liberté, la justice ou tout autre droit social et politique, ne se donne pas. Elle se conquiert par le courage, la détermination et le sacrifice”. Devant le témoignage d’une femme qui, au péril de sa vie, a toujours cherché à articuler la passion de l’universel avec celle de sa culture d’origine, notre tort est généralement de croire qu’il ne concerne qu’ “eux”, alors qu’il s’adresse d’abord à “nous”. Agir pour l’universalité des droits ne peut se faire sans interroger notre propre histoire, nos contradictions politiques et médiatiques, mais aussi la force d’humanité dont cette universalité est porteuse, là-bas comme ici. Les Tibétains, les dissidents et le peuple chinois, les birmans en proie à une tragédie sans précédent, attendent leurs compatriotes occidentaux dans l’épreuve de la longueur des jours. Les JO ne seront alors qu’un souvenir. Saurons-nous y répondre ?
“Contre la barbarie ordinaire”, Leopoldo Múnera (Pr. UNC, Colombie), Alfredo Gomez-Muller (Pr. ICP, France), Matthieu de Nanteuil (Pr. UCL, Belgique), Le Soir, 30 janvier 2008, Libération 31 janvier 2008
Cet appel bénéficie de l’appui institutionnel de PLANETA PAZ, organisation non gouvernementale d’appui aux mouvements populaires colombiens pour la paix, et la FICIB (Fédération internationale des Comités Ingrid Betancourt), organisation non gouvernementale de soutien aux victimes de la séquestration en Colombie. Il a été signé par plus de 300 intellectuels du monde entier, parmi les quels : Noam Chomsky, Michel Serres, Pierre Hassner, Nancy Fraser, Alain Touraine, Osvaldo Fals-Borda, Laura Restrepo, Michel Molitor, François Houtart…
Nous, intellectuels et citoyens progressistes, attachés à la démocratie autant qu’à la justice sociale, nous qui plaidons pour qu’émergent des sociétés émancipées de toutes les formes de violence (politique, économique, sociale, culturelle) et défendons le droit des populations à construire des alternatives face aux dangers d’un capitalisme sans entrave, nous qui aimons la Colombie pour y vivre au quotidien, nous qui l’avons fuie, nous qui y avons des amis ou ne la connaissons que de loin, nous voulons dire notre douleur et notre honte devant le sort fait aux séquestrés et, à travers eux, devant l’ampleur de la tragédie humanitaire colombienne, qui asphyxie la population civile et bafoue les principes élémentaires de la dignité humaine.
1. Nous tenons d’abord à exprimer notre condamnation sans appel de la pratique de la séquestration, pratiquée par les FARC, les autres guérillas, les paramilitaires, certains éléments de la force publique et la délinquance de droit commun. La séquestration est par elle-même un crime atroce, menant à l’épuisement physique et à la mort sociale des personnes concernées. En outre, en raison des conditions d’insalubrité ou de l’intensification du conflit, elle expose directement ces personnes à une mort définitive. Rien, absolument rien ne peut la justifier. Il en va de même pour toutes les exactions (attentats, menaces, assassinats, massacres) exercées à l’encontre de la société civile, par des groupes armés illégaux, mais aussi des membres de la police et des forces armées légales, dont les stratégies exclusivement guerrières les ont conduit à pervertir leur projet politique et éthique initial.
2. Nous condamnons avec une fermeté identique l’attitude irresponsable et inacceptable du gouvernement colombien. Son refus de reconnaître l’existence du conflit armé et d’y appliquer les principes du droit international humanitaire, la chape de plomb qu’il fait peser sur les familles des otages en évoquant régulièrement la perspective d’opérations militaires, les insultes qu’il adresse aux membres de l’opposition démocratique, constitués en cible potentielle ou réelle des groupes paramilitaires, les accointances de ceux-ci avec les narcotrafiquants et les dirigeants politiques – dans un contexte où l’appareil judiciaire n’est pas en mesure de conférer aux principes de vérité, de réparation intégrale et de non-répétition des exactions la moindre traduction concrète –, enfin l’échec d’une politique de “sécurité démocratique”, incapable de garantir la vie aux plus déshérités alors qu’elle cherche à légitimer ses actions en s’abritant derrière le motif fallacieux d’une “guerre contre le terrorisme”, tous ces éléments pointent l’immense responsabilité du pouvoir actuel et appellent une condamnation de même nature.
3. Nous condamnons enfin les politiques de certains membres la Communauté internationale, en particulier celle du gouvernement étasunien qui, avec les Plans “Colombie”, “Patriote” et “Consolidation”, donne à ce régime les moyens logistiques et financiers d’une guerre atroce. De son côté, l’Union européenne ne cesse de se voiler la face devant une réalité humanitaire désastreuse, au nom d’intérêts économiques indiscutés – visibles très récemment dans les négociations engagées avec la Communauté Andine. Or cette réalité-là est têtue, ainsi que le montrent les rapports de la Commission des droits de l’homme de l’ONU sur la situation colombienne depuis des années. Faut-il en effet rappeler que la Colombie compte plus de 3.000 séquestrés – dont un peu moins d’un tiers détenu par les FARC (*) – , 30.000 victimes de disparition forcée (**) – essentiellement par l’action des groupes paramilitaires – et 3,9 millions de déplacés (***) ? Faut-il rappeler que ce pays est, avec le Soudan, celui qui connaît le plus grand nombre de déplacés au monde, que 60% de la population y vit en dessous du seuil de pauvreté et qu’il est le théâtre d’injustices sociales et culturelles insupportables ?
Voilà pourquoi nous exigeons une mobilisation immédiate de toutes les voix démocratiques qui en Colombie comme en Amérique du Sud, dans l’Union européenne comme aux Etats-Unis, peuvent contribuer au sauvetage des otages et à la mise en place de l’accord humanitaire, étapes nécessaires à la construction d’une solution non-violente et négociée au conflit. A cette fin, nous demandons publiquement :
1. Que les FARC libèrent immédiatement et sans condition tous les otages civils en leur possession, qu’il s’agisse des otages économiques ou politiques. Précisons que ces derniers ne sont échangeables contre aucune rançon, ne sont pas concernés par un éventuel accord humanitaire et dépendent entièrement de la bonne volonté de leurs geôliers. Devant l’extrême douleur des familles, les FARC doivent faire preuve de responsabilité politique et de cohérence éthique. Ils doivent démontrer leur capacité à créer les conditions d’un dénouement, sans lesquelles leur lutte n’a absolument aucun sens. S’il était prévu jusqu’ici que ce geste soit une contrepartie à l’accord humanitaire, il peut aussi l’anticiper : les récentes vidéos et lettres des otages politiques sont un appel désespéré pour que des mesures soient prises sans délai. Logiquement, cette exigence de libération vaut pour tous les acteurs responsables de séquestration.
2. Que le gouvernement fasse preuve d’une responsabilité analogue, abandonne définitivement l’hypothèse d’un sauvetage militaire et jette les bases d’un accord humanitaire permettant l’échange de prisonniers (guérilléros incarcérés contre policiers et militaires séquestrés). Il faut souligner à cet égard la logique juridique et morale d’un tel accord : encadré par le droit international, il vise à régler pacifiquement et momentanément l’échange de prisonniers en temps de guerre. Il traduit donc l’insertion d’une logique de non-violence dans une situation de violence structurelle. Dans cet esprit, aucune des perspectives disponibles ne doit être négligée, à condition toutefois que les négociations en vue de la libération des otages ne soient pas indéfiniment instrumentalisées au service de stratégies guerrières.
3. Que la Communauté internationale fasse preuve d’un engagement sans relâche au service de la paix et des droits humains en Colombie, théâtre de la plus grande tragédie humanitaire du continent latino-américain depuis le second conflit mondial. Trois demandes spécifiques sont ici à l’ordre du jour : le maintien non-révocable du bureau de l’ONU sur place et l’accroissement de ses moyens d’action ; l’envoi d’un délégué permanent de l’Union européenne, permettant de renforcer l’impact de la diplomatie européenne vis-à-vis l’accord humanitaire ; le développement de divers mécanismes contraignant l’Etat colombien à garantir aux associations ayant intenté des recours auprès de la Cour inter-américaine des droits de l’homme de voir ces actions menées à terme. Là encore, ces éléments sont à considérer comme les premières étapes de la reconstruction d’un système judiciaire entièrement indépendant, capable de mettre un terme aux crimes commis par les parties en conflit et de répondre à la demande des associations de victimes de se voir reconnaître un droit inaliénable à la vérité, à la réparation intégrale et à la non-répétition des exactions. Au-delà, c’est au peuple colombien qu’il appartiendra de dessiner la voie politique lui permettant de renouer avec la justice sociale et de rejeter les diverses formes de violence qui s’expriment sur son territoire.
Parmi les preuves de vie des otages parvenues récemment à la presse et au monde, l’une a particulièrement retenu l’attention : celle qu’Ingrid Betancourt adresse à sa mère. Bouleversante par son mélange d’intimité et d’universalité, d’épuisement et de résistance morale, les mots qu’elle contient sont comme des traits d’union entre victimes anonymes et reste du monde. L’auteur y cite Albert Camus. Le meilleur moyen de lui faire écho est sans doute de poursuivre la lecture de l’auteur de L’Etranger. Et de s’arrêter sur ces mots : “La tyrannie totalitaire ne s’édifie pas sur les vertus des totalitaires, mais sur les fautes des libéraux” (A. Camus, Actuelles I). En Colombie, le visage des séquestrés comme celui des autres victimes de crimes inacceptables sont le reflet de toutes nos entraves à agir. Il est plus qu’urgent d’inverser le cours des choses, si l’idée d’humanité peut encore avoir un sens pour nous.
(*) Source : Las Voces del Secuestro
(**) Les disparus sont des personnes brutalement arrachées à leur vie ordinaire, souvent torturées et dont les corps ne sont jamais restitués aux familles. Effacés du jour au lendemain de la société, ils font l’objet d’une double dénégation : par le pouvoir en place, qui en dénie la réalité ; par l’opinion publique internationale, qui n’en a pas connaissance. Source : Fidh.
(***) Au cours des 5 dernières années de mise en œuvre de la politique de “sécurité démocratique”, le nombre de déplacements forcés s’élève à 1.174.396 personnes. Source : Codhes.